Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages furent mouillés.

Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le premier mot: «Eh bien! disait-il… Allons, remettez-vous!—Je la savais cependant.—Eh bien, voyons!—J'y suis.»

Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain, pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.»

Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez, ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous instruire.»

Me voilà à crier!… «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous dépassera.—Ah! major, vous me rendez confus.—Vous verrez, me dit-il, quand vous aurez de l'aplomb.»

Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans, mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que je faisais manœuvrer.

Quand on faisait la grande manœuvre, je retenais tous les commandements. Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire halte de même, front par un à-gauche, tout le monde conservant sa distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne. Aussi, il fallait bien préciser le commandement de marche, comme celui de halte, sur le pied gauche. De ces savantes manœuvres, je n'en perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.

À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manœuvres dans la plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient du coté de Madrid.

Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.

Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne, gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes, et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin du pays rend fou, on ne peut le boire[49].»