De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.»
Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines, montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route, avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon; on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les ravins.
Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale, mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres, n'ayant pas de quoi manger.
Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion. L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour repaver leur grande rue.
La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a une pendule en acier très riche.
Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille; il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.
De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour nous réchauffer.
Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se passait dans ce pays.
Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.»
En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.»