Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici Paris, il ne faut pas y compter.»

Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule. Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout; nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte, chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour, c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.

Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des vivres et du vin.

Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout!

Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient, nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!

Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus, mais nous ne pouvions pas faire autrement.

Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos billets de logement, mais après avoir mangé, la grenadière[50] battit, il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures! nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9 heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schœnbrunn; après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter la garde au château de Schœnbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à mon capitaine.—C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit montre l'exemple.»

On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir, bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon côté… En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue. Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le cœur content.

Nous arrivâmes au village de Schœnbrunn à minuit; nos officiers eurent l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné l'ordre? Où sont-ils.—Près d'ici.—Faites-les venir que je les voie!»

Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver. Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si j'en avais besoin! Vous êtes des…» Ils furent traités de toutes les manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher; faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!»