De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe; il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien! les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis. Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait; demain il n'y paraîtra plus.»
L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut bien logée.
Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante; l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les empêcher de descendre du coté d'Essling.
Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schœnbrunn. Ce fut une joie que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera. L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale, pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la nôtre, et le feu commença de part et d'autre.
Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schœnbrunn pour le Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures, il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des chapeaux pour la garde.
Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers, débouchèrent dans la plaine et firent un à-gauche en colonne au lieu d'un à-droite. La fausse manœuvre ne put se réparer, il fallut se mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube. Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les nôtres.
Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude; l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling. L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière! il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me préserva.
Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous blessé?—Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le derrière, mais ils n'ont pas réussi.—Allons, buvez un coup de rhum pour vous remettre.»
Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.—Buvez un bon coup! Vous reviendrez bien seul?—Oui», lui dis-je.—Il part au galop, et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis.
«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.—C'est vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous mes chefs et camarades.