Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.—Eh bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.»

Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de suite!—Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne est à moitié emportée.—Tout cela n'est rien, la journée n'est pas finie.»

Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez sur lui, il saura mourir à son poste.»

Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours… Un boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à mon bras.

Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre sabre.—Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche.

Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde fut dans la consternation d'une pareille perte.

Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.»

Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang, le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.»

Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit des pertes considérables… Le brave maréchal resta derrière ses tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.

À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée. Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos chapeaux que nous avions jetés dans le Danube.