Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous… C'était M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre.

L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à Schœnbrunn où nous arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous. L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec cinquante sous-officiers. C'était un coup d'œil magnifique, mais c'était trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il faisait faire la manœuvre à toute son armée pour la tenir prête à rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le 5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine.

L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet. Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce: tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne volonté pour servir les pièces!»

Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers. Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que la victoire est certaine. Il embrasse son fils.

Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards; ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma place.» Et sur son séant, il commandait.

La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain, nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente. Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour Schœnbrunn, et là on traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que l'Empereur réglait ses affaires.

SIXIÈME CAHIER.

RENTRÉE EN FRANCE.—LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.—JE FAIS LES FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE.

Nous partîmes pour la deuxième fois de Schœnbrunn. Arrivés dans la Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux mollets; ça me taquinait.

Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie, habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit.