Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz.

Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide, j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en parlez pas?—Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire, je suis garçon.»

Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs la connaissent.—Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?—Oui, capitaine, je suis de garde demain.—Mais vous viendrez demain.—Ce n'est pas possible, je suis de garde.—Mais vous emportez votre serviette.»

Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir. Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir oublié quelque chose.—Eh bien, me dit-il, restez là! Je vais envoyer mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il emporte sa serviette, mais laisse-le faire.—Que j'ai eu du bonheur d'être vu par votre demoiselle!»

Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.»

Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture, j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.—Je n'y manquerai pas.—Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains: «Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère, il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous, Mademoiselle, vous ne dînez pas?—Si, Monsieur, après vous, s'il vous plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.—Je vous remercie.—Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour rentrer à l'hôtel.—Ça suffit.»

Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.—Je le sais, Madame.—Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.»

Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.—Venez vous asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de vingt-quatre heures?—Oui, Madame.»

Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les remettre, quel supplice!

Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en aperçut pas.