Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle; je suis à ses ordres.»
Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux mollet.—C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de suite.»
Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai jamais portés depuis.
Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués, mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.»
Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.»
Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles.
Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que pour monter ma garde (et toujours mon École de bataillon dans ma poche pour apprendre les manœuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de faire manœuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal reprenait le bout de sa perche. On nommait cela manœuvre à la perche; elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manœuvres comme un régiment complet.
L'Empereur nous fit former le carré; après une manœuvre d'une heure, il fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent. Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'œil pour voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents. Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie, prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long, je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine.
Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15, toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa maîtresse, et sa perruche qui la nommait.
Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier), et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur, on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants firent bonne recette.