Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines, leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau.
Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce jour-là; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape.
Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c'étaient des roses, mais ça ne devait pas être la même chose à la Malmaison.
Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé; le général vint me placer et me donner ses instructions.
Le maître des cérémonies annonce: l'Empereur! Il paraît suivi de son épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les découpeurs sont à l'œuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait l'assiette devant son maître.
Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain, le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre. Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche.
On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas gai.
L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là! je vais aller faire patienter votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.»
Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin de l'Empereur!
Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des manœuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis dire que c'était magnifique.