L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là, il se plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces: chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat. L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart, celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du tabac.

L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains.

Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi toujours l'œil au guet pour voir; elle était souvent applaudie.

Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin. L'officier mangeait à la table des officiers de service.

Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon, dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service; l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés, et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange d'une autre couleur; c'était magnifique à voir.

Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous, on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la chasse.

Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir. L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major: «Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.» L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour de chasse, et le bataillon mangea du lapin.

Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «Primo, dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux; sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient chacun deux de ces grands et longs chiens.

On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps, et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un nœud coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans cette voiture profonde.

Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine. Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés. L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants. C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.