Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures. Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros.
Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés.
L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes (sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé. L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf, et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un autre point de passage.
Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il faut faire la manœuvre et déployer votre voix… Faites former le carré par division en marchant, par la plus prompte manœuvre.» Je commence: «Formez le carré sur la deuxième division, en marchant… Première division: Par le flanc gauche et par file à droite!… Troisième division: Par le flanc droit et par file à gauche!… Quatrième division: Par le flanc gauche, par file à gauche!… Pas accéléré! Deuxième division: Pas ordinaire!»
J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre carré! Ne vous pressez pas.»
Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf; il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre major: «Qui commandait la manœuvre dans la forêt? Fais-le venir que je le voie!»
Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es trompé.—Oui, Sire, j'ai oublié pas accéléré.—C'est cela. Fais attention une autre fois!»
Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la tête.—Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites, et tu les feras manœuvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et capables de faire des officiers.»
M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout. Êtes-vous content? me dit-il.—Je me rappellerai de la forêt de Fontainebleau.»
Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup d'œil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors annonçaient le pillage, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres.