Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons; chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.
Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main, nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette, les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers. J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier; j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.—Je veux bien.—Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour demain.»
Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.—Bravo! mon sergent, cela nous amusera.—Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par quatre hommes et vous avez deux heures.—Nous sommes contents.—Allez vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra le balai et les autres feront des trous.»
Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent faites par les consignés.
Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers. J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr. 70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: primo le pain (8 fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3 fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major. «Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.—Pas du tout, j'ai un bénéfice de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90 c.—Mais vous?—Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi, soyez tranquille; la pension marchera.»
Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les bénéfices vous rentreront.—Soyez exacts à vous mettre à table par quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.»
Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin, je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches, je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.
J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres, il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait pu effacer Murat.
Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des consignés, cinquante vélites à faire manœuvrer, et mon réfectoire à conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.—Voilà la fin de 1810.
En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de joie; ce n'était qu'un cri de vive l'Empereur! Le roi de Rome fut baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit: «Laissez-le faire.»—L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une pinte de bon sang.