Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc, est-il lourd?—Oui, mon général.—Allons! marchez avec, vous êtes assez fort pour le porter.»

Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez chez moi dans une heure.»

Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là?» dit-il.—Oui, général.—Je vais vous faire un bon pour deux.—Je vous remercie, général.—Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.»

Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de plumet.—C'est le roi de Rome qui me l'a pris.—C'est plaisant ce que vous dites là.—Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un quart d'heure; il a déchiré mon plumet.—Mortel heureux, me dirent-ils, de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.»

Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut répéter.—Oui, Sire—Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après moi.»

Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!»

M. Belcourt me présente: «Voilà, Sire, le sergent qui commande le mieux.—Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.»

La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et, sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire manœuvrer et le faire défiler.

Cette manœuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche. Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant: «C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il commande bien!—Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui; il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.»

Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La gaîté était sur toutes les figures.