Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les épines.

Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet, et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les voir manœuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?—Oui, Sire, tous.—Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des armes!»

Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la charge en douze temps!… C'est bien… Fais sortir le n° 10 du premier rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!… Fais porter les armes! C'est suffisant.»

J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des cartouches pour la grande manœuvre. Je vous enverrai trois tonnes de poudre.»—Et il partit pour Saint-Cloud.

Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie, grandes manœuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries, avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances. L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril 1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois chemises, et grand uniforme dans le sac.

La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance.

J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement: «Qui est là? dit-il.—C'est moi, major.—Vous, Coignet! ça n'est pas possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?—Oui, capitaine.—Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!—Mon capitaine, dormez tranquille. Je resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.»

M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous suivre.—Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur; arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues.

L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées.

Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Kœnigsberg où il établit son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu'il était allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski.