Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença à pénétrer sur le territoire russe.
C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon soldat.
SEPTIÈME CAHIER
CAMPAGNE DE RUSSIE.—JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR IMPÉRIAL.—LA RETRAITE DE MOSCOU.
Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000 hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus, ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout notre courage pour les dompter.
Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville; ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé leurs armes.
Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne. Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.—Je vous remercie, je ne veux pas retourner dans la ligne.—Je vous dis, moi, que vous porterez aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans manquer!—Eh bien, je m'y trouverai.—J'y serai avant vous.—Ça suffit, mon capitaine.»
À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.—Comment! tu ne veux pas passer dans la ligne?—Non, Sire, je désire rester dans votre garde.—Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.»
S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier général.»—Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer, le temps me l'a bien appris.
Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes camarades fusillèrent mon sac.