Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.»
Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes, mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me dit-il, tu l'as échappé belle.—Je ne m'en suis pas aperçu; là-bas, les redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.—Quelle perte!—On va vous amener beaucoup d'officiers.»
Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout. Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade. L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et fait prendre son nom.
«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?—Il est entré le premier dans la troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon, et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il, l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.»
Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat; tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon, donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu partiras.»
Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.—Oui, mon prince.—Mais vous n'avez que la moitié d'un chapeau?—Ce sont les Russes qui en avaient besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous sortez de la garde?—Oui, mon prince, des grenadiers à pied.—Vous êtes un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze heures pour nous rendre au pont.»
On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée, bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de la ville et se porter sur la route de Kalouga.
Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils jetaient tous des regards dessus.
Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse, le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne fut pas incendiée et devint notre refuge.
Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?—40 francs.» Elles étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et cette peau d'ours?—40 francs.—Les voilà.»