Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet ordre.»

Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval, donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.»

Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.» Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!—Officier d'ordonnance.—Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.—Où est l'Empereur?—Venez par ici, je vais vous mener près du poste.»

Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de l'Empereur.—Je vous remercie.»

J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur de suite; il vous croit pris.»

Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable: «Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.—Avec de l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.—Combien lui as-tu donné?—Trois napoléons.—Et tes chevaux?—Je n'en ai plus.—Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les 60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les frais de poste! Je suis content de toi.»

Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs, criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue, on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues, toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le bois.

Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.—Non, Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de Français.—Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages pour me rejoindre.»

Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées, mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?—Oui, Sire.—Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui les commande. Ne reviens qu'après la fin.»

Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval, faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer, disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major, suivez-moi, ne me perdez pas de vue.—Ça suffit, mon général.—Si je succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les grenadiers enfonceront les barrières.»