À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.»
Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée. L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval. Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin, sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?—Oui, Sire, j'ai deux chevaux.—Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre; mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain; il est trois heures, pars.»
Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux, prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la route.—Mais ils sont sellés tous les deux.—Laissez votre meilleure selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.»
Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route; arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps: «Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.—Voilà quatre beaux chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?—Celui-là! habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.»
Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste: «Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!»
Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la correspondance.»
Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez, mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24 heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.»
Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son cheval, ça presse.»
Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du bois un paysan qui me dit: Cosaques!
Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: Toc! toc! ce qui veut dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier. Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «Nien, nien, cosaques!»