Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le cœur en joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre, et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.»
Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire. J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite depuis Vilna.»
Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'œil sur mon rapport, il me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?—Ils m'ont abandonné à Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des Français.—Mais vous avez souffert avec ces traînards.—J'ai sué du sang, général.—Je vais vous présenter au maréchal.—Je le connais et il me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils m'ont bien blessé.—Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez avec moi, je vais tout concilier.»
Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente; faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans l'instant.»
Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.»
Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux grognards.—Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans les grenadiers que vous commandiez à cette époque.—C'est juste, je me le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.—Oui, général, le premier en 1804.—C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?—Adjoint au petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de Monthyon.—Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers et du fourrage à son cheval.—Oui, maréchal.—Et faites-lui remettre tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments, s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à 10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.»
En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.»
Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a emportés.»
Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.—Ils sont morts, colonel. Voyez le maréchal.—Comment, morts?—La moitié a été fusillée.—Eh bien! je vais faire fusiller les autres.—Ils ont leur pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à l'Empereur à décider.—Combien de morts?—Soixante-deux, dont deux sergents et trois caporaux.—Donnez-moi des détails.—Je ne le puis, le maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.»
L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons. Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches, partez!»