Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais: «Ils vont tous déserter!»

Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là? Pourquoi ne marchez-vous pas?—C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de manger.»

Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là?—Mais, Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?—Fais comme tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.»

Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles, regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines. Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et, toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter. Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport; soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela vous regarde. Par le flanc droit!»

Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui, je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète; il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent attachés dans de petites charrettes bien escortées.

Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?»

Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes:
«Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux?»

En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là! Il n'y en a plus?… C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!»

Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit: Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir votre peine…, je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.»

On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le cœur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de lieutenant!