«Au mois d'août 1802, mon père occupait la place d'administrateur des postes. À cette époque une correspondance royaliste très-active inquiétait le gouvernement; divers pamphlets ou brochures écrits dans le même esprit circulaient dans le Midi, sans qu'on pût découvrir par quelle voie ils pouvaient y pénétrer. On fut longtemps à soupçonner que c'était par l'entremise d'un fonctionnaire public, du chef même de l'administration, car c'était en effet sous le couvert de mon père que passaient tous ces écrits clandestins. Il n'avait mis, du reste, aucun des siens dans sa confidence et nous étions, ma mère et moi, dans la plus parfaite sécurité[7].
«Un jour Mme Bacciocchi, soeur du premier consul, désirant connaître M. de La Harpe, me demanda de lui donner à dîner avec lui. J'y consentis, bien que le degré de notre intimité n'autorisât nullement le sans façon de cette demande; mais les personnes de la famille du premier consul commençaient dès lors à prendre des allures princières et semblaient croire déjà qu'elles honoraient ceux qui les recevaient chez eux. Il n'y avait de femmes à ce dîner, que Mme Bacciocchi, Mme de Staël et ma mère, et en hommes, M. de La Harpe, MM. de Narbonne et Mathieu de Montmorency. Le dîner fut agréable, comme on peut le présumer de la présence de M. de La Harpe, de Mme de Staël et du goût que Mme Bacciocchi affectait alors pour les lettres. Au moment où nous allions sortir de table pour passer dans le salon, on remit à ma mère un billet: inquiète de ce qu'il pouvait contenir, elle y jeta les yeux à la dérobée, et laissant échapper une douloureuse exclamation, elle perdit connaissance.
«Je cours à elle, les secours qui lui sont prodigués la ranimant, je l'interroge avec anxiété; elle me tend le billet qu'elle venait de recevoir: il contenait la nouvelle de l'arrestation de mon père qui venait d'être conduit dans la prison du Temple. Ce fut un coup de foudre pour tout ce qui était présent. Anéantie par ce cruel événement dont je n'osais envisager les conséquences, je sentis cependant la nécessité de surmonter ma douleur, et, rassemblant toutes mes forces, je m'avançai vers Mme Bacciocchi, dont le maintien exprimait plus de malaise que d'attendrissement.—Madame, lui dis-je d'une voix entrecoupée par l'émotion, la Providence qui vous rend témoin du malheur qui nous frappe, veut sans doute faire de vous mon sauveur. Il faut que je voie le premier consul aujourd'hui même; il le faut absolument, et je compte sur vous, Madame, pour obtenir cette entrevue.—Mais, dit Mme Bacciocchi avec embarras, il me semble que vous feriez bien d'aller d'abord trouver Fouché pour savoir au juste l'état des choses. Alors, s'il est nécessaire que vous voyiez mon frère, vous viendrez me le dire, et nous verrons ce qu'il sera possible de faire.—Où pourrai-je vous retrouver, Madame? repris-je sans me laisser décourager par la froideur de ces paroles.—Au Théâtre-Français, dans ma loge où je vais rejoindre ma soeur qui m'attend.»
«Un pareil rendez-vous, dans un pareil moment, me fit tressaillir: toutefois ce n'était pas le temps de manifester mes sentiments. Je demandai ma voiture et je courus chez Fouché. Il me reçut en homme qui savait bien ce qui m'amenait chez lui. Il m'écouta en silence et répondit laconiquement à mes questions.—«L'affaire de monsieur votre père est grave, très-grave, mais je n'y puis rien: voyez le premier consul ce soir même; obtenez que la mise en accusation n'ait pas lieu, demain il ne sera plus temps; c'est tout ce que j'ai à vous dire.» Je le quittai dans un état d'angoisse impossible à rendre. Mon seul espoir était alors Mme Bacciocchi: je me décidai, quoi qu'il m'en coûtât, à l'aller chercher au rendez-vous qu'elle m'avait indiqué. En arrivant au Théâtre-Français, je pouvais à peine me soutenir. Le bruit, la foule, les lumières me causaient une sensation étrange et douloureuse. Je m'enveloppai de mon châle et me fis conduire à la loge de Mme Bacciocchi, qu'on m'ouvrit pendant un entr'acte.
«Elle y était avec Mme Leclerc; en me reconnaissant, elle ne put réprimer l'expression d'une vive contrariété, mais j'étais soutenue par un sentiment trop fort pour en tenir aucun compte.—«Je viens, Madame, lui dis-je, réclamer l'exécution de votre promesse. Il faut que je parle ce soir même au premier consul, ou mon père est perdu.—Eh bien, me dit Mme Bacciocchi froidement, laissez achever la tragédie; dès qu'elle sera finie, je suis à vous.»
«Il fallait bien me résigner à attendre; je m'assis, ou plutôt je me laissai tomber dans le coin le plus reculé de la loge. Heureusement pour moi, c'était une loge d'avant-scène, très-profonde et assez obscure, où je pouvais du moins me livrer sans contrainte à toutes mes désolantes pensées. Je remarquai alors, pour la première fois, dans le coin opposé au mien, un homme dont les grands yeux noirs attachés sur moi exprimaient un si ardent et si profond intérêt que je m'en sentis touchée. Après avoir essuyé tant de froideur, j'éprouvais quelque soulagement à rencontrer un peu de bienveillance et de compassion. En ce moment Mme Leclerc, se tournant tout à coup de mon côté, me demanda si j'avais déjà vu Lafont dans le rôle d'Achille. Et sans attendre ma réponse:—«Il y est bien beau, ajouta-t-elle; mais aujourd'hui il a un casque qui le coiffe horriblement.» À cette question oiseuse qui montrait tant d'indifférence pour la situation où j'étais, à ces paroles à la fois cruelles et frivoles, l'inconnu laissa échapper un mouvement d'impatience, et décidé sans doute à abréger mon supplice, il se pencha vers Mme Bacciocchi.—«Madame Récamier paraît souffrante, lui dit-il à demi-voix; si elle voulait m'en accorder la permission, je la reconduirais chez elle et je me chargerais de parler au premier consul.—Oui sans doute, répondit avec empressement Mme Bacciocchi, enchantée d'être déchargée de cette corvée. Rien ne peut être plus heureux pour vous, ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Confiez-vous au général Bernadotte, personne n'est plus en situation de vous servir.»
«J'étais si pressée de sortir de cette loge, d'échapper au poids d'un service qu'on me faisait si chèrement acheter, que je me hâtai d'accepter les offres du général Bernadotte; je pris son bras et je sortis avec lui. Il me conduisit à ma voiture où il se plaça près de moi, après avoir donné ordre à la sienne de le suivre. Pendant tout le chemin, il s'efforça de me rassurer sur le sort de mon père, et me répéta tant de fois qu'il était sûr d'obtenir de Bonaparte que le procès ne fût point entamé, que j'arrivai chez moi un peu consolée. Il me quitta pour se rendre aux Tuileries, promettant de me rapporter le soir même une réponse quelle qu'elle fût.
«L'arrestation de mon père était la nouvelle du jour; l'intérêt, la curiosité, la malignité même avaient attiré chez moi ce soir-là une foule immense, tout Paris était dans mon salon. Je ne me sentis pas le courage d'y paraître, et je me retirai dans ma chambre pour y attendre Bernadotte: je comptai les minutes jusqu'à son retour. Il arriva enfin heureux et triomphant; à force d'instances, il avait obtenu du premier consul que mon père ne serait pas mis en accusation, et il espérait, disait-il, que sa liberté ne se ferait pas longtemps attendre. Je manquais de paroles pour le remercier.
«Cependant, toute rassurée que j'étais sur l'issue de l'événement, cette nuit ne fut par pour moi une nuit de repos; je la passai tout entière à chercher les moyens d'arriver jusqu'à mon père et de le tranquilliser sur sa propre situation. La chose n'était pas facile: il était au secret, je le savais, mais j'étais résolue à tout tenter pour le voir. J'avais eu à plusieurs reprises des permissions pour visiter, au Temple où on l'avait enfermé, des prisonniers qui m'intéressaient, et j'avais conservé quelques intelligences dans la prison. Je m'y rendis donc le lendemain de grand matin, sous prétexte d'une de ces visites habituelles, et je trouvai moyen de décider un gardien, nommé Coulommier, qui m'était dévoué, à me procurer un moment d'entretien avec mon père, quoiqu'il fût au secret. Il me conduisit avec les plus grandes précautions à sa cellule où il me laissa.
«À peine avions-nous eu le temps, mon père de m'exprimer sa joie et sa surprise de me voir, moi de lui dire en peu de mots ce que j'avais fait, que Coulommier accourut tout pâle et hors de lui. Sans proférer un seul mot, il me saisit par le bras, ouvre une porte, me jette dans une sorte de cachot, m'y enferme et me laisse dans la plus profonde obscurité. Tout ceci s'était passé si rapidement que je n'avais pas eu le temps de me reconnaître. Je m'appuyai machinalement contre la porte de ma prison, j'entendis un bruit de pas et de voix confuses, puis il s'apaisa. On parut parlementer quelque temps; le ton solennel de paroles entrecoupées de silence m'apprit qu'il se passait quelque chose d'officiel, mais je ne pouvais distinguer ce qui se disait. Bientôt le bruit des pas recommença, les portes s'ouvrirent et se fermèrent, puis tout rentra dans le silence. Je crus alors qu'on allait venir me délivrer, mais j'attendis en vain, je n'entendis rien que les battements précipités de mon coeur. La peur commença à s'emparer de moi; sans moyen de mesurer le temps qui s'écoulait, les minutes me semblaient des siècles. Mes pensées se succédaient avec une effrayante rapidité. Avait-on changé mon père de prison? lui avait-on donné un autre gardien? Coulommier était-il soupçonné à cause de moi, et n'osait-il me faire sortir? combien de temps durerait ma captivité? À cette question, un frisson glacial me saisit. À travers mes inquiétudes personnelles m'apparaissaient toutes les souffrances dont ces sombres murs avaient été témoins. Ici la famille royale avait passé les derniers jours de son épreuve terrestre. Je croyais voir ces nobles ombres errer autour de moi. Peu à peu je cessai de penser et je tombai dans une sorte d'abattement stupide. Je me sentais prête à perdre connaissance quand un bruit de clefs et de serrures me rendit subitement mes forces. En effet, c'était bien la porte de la prison qu'on ouvrait, et bientôt après la mienne. Je m'élançai au grand jour avec un transport de joie.—«J'ai eu une belle peur! me dit Coulommier: suivez-moi bien vite et ne me demandez plus rien de pareil.» J'appris alors qu'on était venu chercher mon père pour le conduire à la préfecture de police où il devait subir un interrogatoire, et que mon séjour dans ce petit réduit noir avait duré plus de deux heures.