«Bernadotte cependant n'abandonna point la tâche qu'il avait entreprise. Un matin il arriva chez moi, tenant à la main l'ordre de mise en liberté de mon père, qu'il me remit avec cette grâce chevaleresque qui le distinguait. Il me demanda, comme seule récompense, la faveur de m'accompagner au Temple pour délivrer le prisonnier. Ce fut un beau jour. Mon père fut destitué; je devais m'y attendre, le gouvernement était dans son droit.
«L'empereur à Sainte-Hélène s'est souvenu de cette circonstance. Selon lui, à peine premier consul, il se trouva aux prises avec la célèbre Mme Récamier; son père était administrateur des postes. Napoléon, en entrant au gouvernement, avait été obligé de signer de confiance une foule de listes; mais il eut bientôt établi une grande surveillance dans toutes les parties. Il trouva qu'une correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M. Bernard, père de Mme Récamier. Celui-ci fut aussitôt destitué, et courait risque d'être jugé et mis à mort. Sa fille accourut auprès du premier consul, et, sur ses sollicitations, le premier consul voulut bien faire grâce du procès, mais il fut inébranlable sur le reste. Mme Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait rien moins qu'à la réintégration de son père. Telles étaient les moeurs du temps: cette sévérité de la part du premier consul fit jeter les hauts cris, on n'y était pas accoutumé; Mme Récamier et ses partisans qui étaient fort nombreux, ne lui pardonnèrent jamais.»
(Mémorial de Sainte-Hélène, t. I, p. 355, éd. de 1842.)
«Je ne jetai point les hauts cris, comme le dit le Mémorial. Je n'accourus point auprès du premier consul et ne lui adressai aucune sollicitation, puisque Bernadotte se chargea seul de toutes les démarches. Je regardai la destitution de mon père comme un malheur inévitable, et ne m'en plaignis point.»
Ici, j'interromps la citation pour intercaler une lettre que je trouve dans les papiers de Mme Récamier, et qui confirme son récit:
13 ventôse.
«J'ai attendu, dans la matinée, le Mémoire que Mme Récamier devait me faire passer; le ministre de la police exige cette pièce; elle doit déterminer l'élargissement de M. Bernard. Les esprits paraissent avantageusement disposés, le moment est favorable, ne pas le saisir est une faute. Mme Récamier sentira qu'il n'y a point de temps à perdre.
«Si M. Récamier, dans la conversation qu'il a dû avoir avec le général Bonaparte, a obtenu la sortie de son beau-père, toute démarche devient superflue, et alors je prie Mme Récamier de me faire prévenir. La part bien sincère que je prends à tout ce qui l'intéresse l'assure de l'effet que produira sur moi cette bonne nouvelle. Si, au contraire, les choses sont toujours au même point, il est convenable d'agir de suite.
«Des affaires inattendues m'obligeant d'aller demain à la campagne, je serai charmé d'être instruit, ce soir avant sept heures, de l'état de l'affaire. Cet éclaircissement m'est nécessaire, il réglera mes instances auprès du ministre, même du général s'il est besoin.
«Le désir qu'inspire Mme Récamier de lui être agréable, l'assure qu'elle peut disposer de moi et que je suis plus à elle qu'à