«Bernadotte.»
M. Récamier n'avait pas vu le général Bonaparte, et le succès fut uniquement dû aux actives démarches de Bernadotte.
Mme Récamier continue ainsi:
«L'année suivante (1803), Mme de Staël fut exilée par le premier consul; je la reçus à Saint-Brice[8]. Je fus témoin de son désespoir. Elle écrivit à Bonaparte: «Quelle cruelle illustration vous me donnez! j'aurai une ligne dans votre histoire.» J'avais pour Mme de Staël une admiration passionnée. L'acte arbitraire et cruel qui nous séparait me montra le despotisme sous son aspect le plus odieux. L'homme qui bannissait une femme et une telle femme, qui lui causait des sentiments si douloureux, ne pouvait être dans ma pensée qu'un despote impitoyable; dès lors mes voeux furent contre lui, contre son avènement à l'empire, contre l'établissement d'un pouvoir sans limite.
«Bernadotte, que je voyais toujours beaucoup, me maintenait dans ces sentiments. Il me confiait ses craintes, ses espérances: il était temps, disait-il, de mettre un frein à l'ambition de Bonaparte, qui, non content de s'emparer du pouvoir, voulait le rendre héréditaire dans sa famille.
«Son projet, à lui Bernadotte, eût été une députation imposante par le nombre et par les noms, qui eût fait entendre à Bonaparte que la liberté avait coûté assez cher à la France pour qu'elle dût la garder, sans faire servir tant de sacrifices à l'élévation d'un seul. Je ne voyais rien là que de juste et de généreux; il me communiqua une liste des généraux républicains sur lesquels il croyait pouvoir compter; mais le nom de Moreau manquait à cette liste, et c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Bonaparte. J'étais liée avec Moreau, les deux généraux se virent secrètement chez moi; ils eurent ensemble de longs entretiens en ma présence; mais il fut impossible de décider Moreau à prendre aucune initiative. Il partit pour sa terre de Grosbois; Bernadotte alla l'y voir et il en revint presque découragé. L'hiver de 1803 à 1804 fut très brillant par l'affluence des étrangers à Paris; je les recevais tous. Mme Moreau donna un bal: toute l'Europe y était, excepté la France officielle; il n'y avait de Français que l'opposition républicaine. Mme Moreau, jeune et charmante, fit avec une grâce parfaite les honneurs du bal. Malgré la foule qui s'y pressait, les salons me paraissaient vides; l'absence de tout ce qui tenait au gouvernement me frappa. Cette absence, qui plaçait Moreau dans une sorte d'isolement menaçant, me fit l'effet d'un triste présage. Je remarquai combien Bernadotte et ses amis paraissaient préoccupés, et combien Moreau lui-même avait l'air étranger à la fête.
«Mon esprit était bien loin du bal: je me reposais souvent; pendant une contredanse que je n'avais pas voulu danser, Bernadotte m'offrit son bras pour aller chercher un peu d'air; c'étaient ses pensées qui voulaient de l'espace. Nous parvînmes dans un petit salon. Le bruit seul de la musique nous y suivit et nous rappelait où nous étions: je lui confiai mes craintes. Il n'avait pas encore désespéré de Moreau, dont il trouvait la position si heureuse pour déterminer et modérer un mouvement; mais il était irrité de la pensée que tant d'avantages pouvaient être perdus.—«À sa place, disait-il, je voudrais être ce soir aux Tuileries pour dicter à Bonaparte les conditions auxquelles il peut gouverner. Moreau vint à passer. Bernadotte l'appela et lui répéta toutes les raisons, tous les arguments dont il s'était jamais servi pour l'entraîner:—«Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons, guidés par vous: déterminez-vous enfin.»
«Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent, «qu'il sentait le danger dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte, mais qu'il craignait la guerre civile.» Il se tenait prêt; ses amis pouvaient agir; et, quand le moment serait venu, il serait à leur disposition; on pouvait compter sur lui au premier mouvement qui aurait lieu; mais pour l'instant, il ne croyait pas nécessaire de le provoquer. Il se défendit même de l'importance qu'on voulait lui attribuer. La conversation se prolongeait et s'échauffait; Bernadotte s'emporta et dit au général Moreau:—«Ah! vous n'osez pas prendre la cause de la liberté! et Bonaparte, dites-vous, n'oserait l'attaquer! Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.»
«J'étais toute tremblante. Mais on nous cherchait. Des groupes entrèrent, et l'on nous ramena dans le salon du bal. J'ai gardé de cet entretien un vif souvenir, et, plus tard, lorsque Moreau se trouva impliqué, avec tant d'autres, dans le procès de Georges Cadoudal et de Pichegru, je demeurai persuadée qu'il était aussi innocent de tout complot avec eux qu'avec Bernadotte.»
Pour ne point interrompre le récit de Mme Récamier, j'ai laissé en arrière diverses circonstances que je ne crois pas inutile de rappeler et qui se placent avant ou vers l'époque de l'arrestation de M. Bernard.