«Au milieu de l'éclat qui vous environne, et que vous méritez sous tant de rapports, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui vous est le plus dévoué dans la nature est.

«BERNADOTTE.»

Mme Récamier revint en France en passant par la Hollande, et en visita les principaux monuments.

L'année qui suivit ce voyage vit s'accomplir de terribles et grands événements. Au mois de février 1804, Moreau, Pichegru et Cadoudal étaient arrêtés; le 21 mars de la même année, Bonaparte faisait saisir et fusiller un prince de la maison de Bourbon, le duc d'Enghien; l'Empire était proclamé le 4 mai. Le procès des généraux se jugeait pendant que se préparaient les fêtes de cette prise de possession du trône par une nouvelle dynastie, et Pichegru périssait dans sa prison en avril, quelques jours avant la cérémonie. L'opinion publique incertaine, terrifiée ou éblouie, ne savait si elle devait, en maudissant l'auteur d'un crime odieux, prêter plus d'attention aux débats du procès politique qui s'instruisait ou aux récits des fêtes et des adhésions à l'Empire.

Mais ici je retrouve le texte des mémoires de Mme Récamier, et je la laisse parler.

«Les détails du procès de Moreau sont connus: je ne parlerai donc que de ce que j'ai vu. Ma mère était liée avec Mme Hulot, mère de Mme Moreau: il en était résulté entre sa fille et moi une intimité d'enfance qui s'était ensuite renouée dans le monde. Je la voyais sans cesse depuis l'arrestation de son mari. Elle me dit un jour qu'au milieu du public si nombreux qui remplissait la salle de justice, Moreau m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis un devoir d'aller au tribunal, le lendemain de cette conversation; j'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de M. Récamier, Brillat-Savarin. La foule était si grande, que non-seulement la salle et les tribunes, mais toutes les avenues du Palais de Justice étaient encombrées. M. Savarin me fit entrer par la porte qui s'ouvre sur l'amphithéâtre, en face des accusés dont j'étais séparée par toute la largeur de la salle. D'un regard ému et rapide, je parcourus les rangs de cet amphithéâtre pour y chercher Moreau. Au moment où je relevai mon voile, il me reconnut, se leva et me salua. Je lui rendis son salut avec émotion et respect, et je me hâtai de descendre les degrés pour arriver à la place qui m'était destinée.

«Les accusés étaient au nombre de quarante-sept, la plupart inconnus les uns aux autres; ils remplissaient les gradins élevés en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque accusé était assis entre deux gendarmes; ceux qui étaient auprès de Moreau montraient de la déférence dans toute leur attitude. J'étais profondément touchée de voir traiter en criminel ce grand capitaine dont la gloire était alors si imposante et si pure. Il n'était plus question de république et de républicains: c'était, excepté Moreau qui, j'en ai la conviction, était complétement étranger à la conspiration, c'était la fidélité royaliste qui seule se défendait encore contre le pouvoir nouveau. Toutefois cette cause de l'ancienne monarchie avait pour chef un homme du peuple, Georges Cadoudal.

«Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pensée que cette tête si librement, si énergiquement dévouée, allait tomber sur l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas sauvé, car il ne faisait rien pour l'être. Dédaignant de se défendre, il ne défendait que ses amis. J'entendis ses réponses toutes empreintes de cette foi antique pour laquelle il avait combattu avec tant de courage, et à qui depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa vie. Aussi lorsqu'on voulut l'engager à suivre l'exemple des autres accusés et à faire demander sa grâce: «Me promettez-vous, répondit-il, une plus belle occasion de mourir?»

«On distinguait encore dans les rangs des prévenus MM. de Polignac et M. de Rivière, qui intéressaient par leur jeunesse et leur dévouement. Pichegru, dont le nom restera dans l'histoire lié à celui de Moreau, manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on croyait y voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans la prison.

«Un autre souvenir, la mort du duc d'Enghien, ajoutait au deuil et à l'effroi d'un grand nombre d'esprits, même parmi les partisans les plus dévoués du premier consul.