«Moreau ne parla point. La séance terminée, le magistrat qui m'avait amenée vint me reprendre. Je traversai le parquet du côté opposé à celui par lequel j'étais entrée, en suivant ainsi dans toute leur longueur les gradins des accusés. Moreau descendait en ce moment, suivi de ses deux gendarmes et des autres prisonniers, il n'était séparé de moi que par une balustrade; il me dit en passant quelques paroles de remerciement que, dans mon trouble, j'entendis à peine: je compris cependant qu'il me remerciait d'être venue et m'engageait à revenir. Cet entretien si fugitif entre deux gendarmes devait être le dernier.
«Le lendemain, à sept heures du matin, je reçus un message de Cambacérès. Il m'engageait, dans l'intérêt même de Moreau, à ne pas retourner au tribunal. Le premier consul, en lisant le compte rendu de la séance, ayant vu mon nom, avait dit brusquement: «Qu'allait faire là Mme Récamier?»
«Je courus chez Mme Moreau pour la consulter: elle fut de l'avis de Cambacérès et je cédai, malgré le regret que j'éprouvais de ne pouvoir donner à Moreau cette marque d'attachement. Je me dédommageais auprès de sa femme de la contrainte qui m'était imposée. Sur la fin du procès, toute affaire était suspendue, la population tout entière était dehors: on ne s'entretenait que de Moreau. Aujourd'hui que les temps sont éloignés et que le nom de Bonaparte semble lui seul les remplir, on ne saurait imaginer à combien peu encore tenait sa puissance. Un des juges du tribunal, Clavier répondit à ceux qui lui disaient que Bonaparte ne désirait la condamnation de Moreau que pour lui faire grâce: «Et qui nous la ferait à nous?»
«La nuit qui précéda la sentence pendant laquelle le tribunal siégea, les abords du Palais de Justice ne cessèrent d'être remplis d'une foule inquiète; la consternation était universelle.
«Vingt des accusés furent condamnés à mort, dix périrent avec Georges sur l'échafaud. MM. de Polignac, de Rivière et autres obtinrent grâce de la vie et restèrent prisonniers dans des forteresses. Les rôles pour les demandes de grâce avaient été distribués entre Mme Bonaparte et les soeurs du premier consul. Moreau, condamné à la déportation, partit pour l'Espagne, d'où il devait s'embarquer pour l'Amérique. Mme Moreau le rejoignit à Cadix. J'étais auprès d'elle au moment de son départ pour ce noble exil; je la vis embrasser son fils dans son berceau et revenir sur ses pas pour l'embrasser encore (elle était grosse et ne pouvait emmener son fils); je la conduisis à sa voiture et reçus son dernier adieu.
«Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Moreau m'écrivit de Cadix la lettre suivante:
«Chiclane, près Cadix, le 12 octobre 1804.
«Madame, vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant d'intérêt. Après avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur terre et sur mer, nous espérions nous reposer à Cadix, quand la fièvre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux maux que nous venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans cette ville. Quoique les couches de mon épouse nous aient forcés d'y rester plus d'un mois pendant la maladie, nous avons été assez heureux pour nous préserver de la contagion: un seul de nos gens en a été atteint. Enfin nous sommes à Chiclane, très-joli village à quelques lieues de Cadix, jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en pleine convalescence après m'avoir donné une fille très-bien portante. Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet événement qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de vous en faire part et de la rappeler à votre amitié. Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est excessivement ennuyeux et monotone, mais au moins nous respirons en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.
«Je vous prie, Madame, de recevoir l'assurance de mon respectueux attachement et de me croire toujours votre très-humble et très-obéissant serviteur.