«Veuillez bien me rappeler au souvenir de M. Récamier.»
«Dès les premiers jours de l'arrestation de Moreau, Bernadotte, en proie à une vive agitation, était venu me dire qu'il était mandé aux Tuileries. Les conférences qu'il avait eues avec Moreau à Grosbois étaient alors pour lui le sujet d'une grande inquiétude; il craignait de se trouver compromis dans le procès. Je lui fis promettre de venir me rendre compte du résultat de son entrevue avec le premier consul, et je l'attendis avec beaucoup d'anxiété. Quand il revint, il avait l'air préoccupé, quoique plus tranquille. «Eh bien? lui dis-je.—Eh bien! ce n'est pas tout à fait ce que je croyais. C'est un traité d'alliance que Bonaparte voulait me proposer. Vous voyez, m'a-t-il dit, avec sa façon brève et péremptoire, que la question est décidée en ma faveur. La nation se déclare pour moi, mais elle a besoin du concours de tous ses enfants. Voulez-vous marcher avec moi et avec la France, ou vous tenir à l'écart?»
«Bernadotte ne me disait pas le parti qu'il avait pris; mais je pensai à l'instant que, pour un homme de son caractère, le choix n'était pas douteux. L'inaction n'était pas son fait, il devait accepter la seule voie qui restait ouverte à son activité et à son ambition. Je ne me trompais pas.
«Bernadotte reprit: «Je n'avais pas deux partis à prendre: je ne lui ai pas promis d'affection, mais un loyal concours, et je tiendrai parole.»
«Je compris le sens de cet entretien, quand je vis Bernadotte figurer au sacre comme maréchal de l'empire. Toutefois l'inimitié subsista toujours entre lui et Bonaparte, et celui-ci trouva moyen d'en donner des preuves jusque dans les faveurs qu'il lui accorda.»
Par tout ce qui précède, il est facile de comprendre que les opinions et les sympathies de la famille de Mme Récamier et celles de ses amis personnels formaient autour d'elle une atmosphère qui, de jour en jour et d'événement en événement, la plaçait parmi les personnes les moins favorables à l'ambition et à l'élévation suprême de Bonaparte. L'arrestation de M. Bernard avait commencé à mettre dans les rapports de Mme Récamier avec la famille du premier consul une nuance, légère encore, de refroidissement. Elle voyait toujours Mme Bacciocchi et surtout sa soeur Caroline, qu'elle avait connue très-jeune chez Mme Campan. Caroline Bonaparte, Mme Murat, de toutes les soeurs de Napoléon, était celle qui avait le plus de ressemblance de caractère avec lui. Elle n'était point aussi régulièrement belle que sa soeur Pauline, mais elle avait bien le type napoléonien; elle était d'une fraîcheur à éblouir; son intelligence était prompte, sa volonté impérieuse, et le contraste de la grâce un peu enfantine de son visage avec la décision de son caractère faisait d'elle une personne extrêmement attrayante. Elle venait de se marier, et continuait, comme elle l'avait fait étant jeune fille, à venir à toutes les fêtes de la rue du Mont-Blanc.
Dans la disposition d'âme où était Mme Récamier, son indignation pour être muette n'en était pas moins vive. Cependant sa vie extérieure était la même; son salon continuait à réunir et les amis et les adversaires du pouvoir nouveau, et Fouché, alors ministre de la police, y venait particulièrement avec assiduité. Au moment de son avènement au trône impérial, Napoléon cherchait à rattacher à sa nouvelle cour tout ce qui pouvait, en quelque genre que ce fût, lui donner du lustre et en rehausser l'éclat. On était dans l'été de 1805: Juliette recevait, s'il était possible, plus de monde encore que les années précédentes au château de Clichy. Fouché multipliait ses visites, et Mme Récamier, tout en s'étonnant qu'un homme surchargé d'affaires eût le loisir de venir aussi fréquemment à la campagne, mettait à profit le crédit dont il disposait pour venir en aide à quelques-uns des malheureux en grand nombre qui s'adressaient à elle.
Un jour, Fouché, qui ne voyait Mme Récamier qu'au milieu d'un cercle sans cesse renouvelé, sollicita d'elle un entretien particulier; elle lui répondit en l'engageant à déjeuner pour le lendemain, et promit que s'il venait de bonne heure, elle le recevrait un moment dans son appartement particulier avant qu'on se mît à table. Le ministre de la police arriva de fort bonne heure, et fut admis en tête à tête chez Mme Récamier.
Dans la conversation qu'il eut avec elle, il insista avec une apparence d'intérêt très-marqué sur le regret qu'il éprouvait en voyant petit à petit s'accroître la nuance d'opposition qui, depuis l'époque de l'arrestation de M. Bernard, avait régné dans le salon de sa fille.
Cette opposition que rien ne motivait, car le premier consul avait été bien indulgent pour M. Bernard, avait vivement blessé Napoléon, et Fouché engageait fortement Mme Récamier à éviter toutes les occasions de montrer une hostilité dont l'empereur finirait par s'irriter.