«Un jour, un gentilhomme des environs, qui n'avait de sa vie pensé qu'à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois; il resta quelque temps assis à notre table active et silencieuse; Mme Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros chasseur pour qu'il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir, en assurant qu'à la lumière il ne pouvait pas lire l'écriture. Nous rîmes un peu du revers qu'éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle amie, et nous pensâmes qu'un billet de sa main n'aurait pas toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le temps, si j'en puis juger par moi, fût un fardeau pour personne.»
Dans les fragments conservés de cette petite poste de Fossé, je trouve ce mot de Mme de Staël à Mme Récamier:
«Chère Juliette, ce séjour va finir; je ne conçois ni la campagne ni la vie intérieure sans vous. Je sais que certains sentiments ont l'air de m'être plus nécessaires, mais je sais aussi que tout s'écroule quand vous partez. Vous étiez le centre doux et tranquille de notre intérieur ici et rien ne tiendra plus ensemble. Dieu veuille que cet été se renouvelle!»
Après ces heureuses semaines qui avaient une fois encore réuni autour de Mme de Staël Adrien et Mathieu de Montmorency, le comte Elzéar de Sabran, M. de Barante, le comte de Balk, Benjamin Constant et Mme Récamier, celle-ci retourna à Paris où elle devait, ainsi qu'on le verra par une lettre de M. de Montmorency, s'occuper de presser l'approbation de la censure pour le tome troisième de l'Allemagne, dont l'impression était achevée comme celle des deux premiers volumes, déjà revêtus du visa des censeurs.
Mme de Staël alla passer quelques jours à la Forest, dans une terre de Mathieu, à peu de distance de Blois. Ce fut au retour de cette excursion qu'elle apprit que l'édition de son ouvrage sur l'Allemagne était, par l'ordre de la police, mise au pilon, et qu'elle reçut du duc de Rovigo l'injonction de retourner immédiatement à Coppet jusqu'à son départ annoncé pour l'Amérique.
M. DE MONTMORENCY À Mme Récamier.
«Fossé, près Blois, ce 2 octobre 1810.
«Je ne saurais me refuser, aimable et parfaite amie, à vous écrire au moins quelques mots. Notre première pensée, qui est bien naturellement commune entre vos amis d'ici, portait d'abord uniquement sur votre santé, que vous avez si peu écoutée dans votre parfait dévouement, sur ces souffrances de votre route d'Angervilliers à Paris, qui m'ont été vraiment au coeur. J'espère qu'elles n'auront pas eu de suite et que vous êtes bien remise. Mais notre amie vient de recevoir à l'instant, par Albert[18], votre lettre si parfaite, si dévouée, si détaillée. Je n'ai pas besoin de vous dire tous les sentiments qu'elle nous a fait naître; un seul domine en ce moment en moi: c'est de sentir combien vous avez de générosité et de dévouement dans l'âme. Elle en a été vivement émue et vous l'exprimera sûrement elle-même par le retour de son fils. Je voulais le remplacer, et vous arriver dans la journée de demain; il paraît qu'elle veut absolument me garder deux jours de plus. Ce sera donc samedi soir, au plus tard, que je vous verrai. Jusque-là mes pensées et mes sentiments s'unissent aux vôtres. Que de si bons actes de dévouement ne vous empêchent pas de vous élever, et vous portent au contraire vers la source de tout ce qu'il y a de bon et d'élevé! Adieu, aimable amie.»
DU MÊME.
«Fossé, ce 2 octobre 1810.