«Je vous ai écrit ce matin une petite lettre par la poste, aimable amie. Mais la poste arrive et nous en apporte plusieurs de vous. Il y en avait heureusement une petite tout aimable pour moi; votre silence m'aurait affecté. Notre amie, tout occupée de son courrier obligé pour le retour d'Albert, qui doit partir cette nuit par la diligence, me charge de commencer une lettre à laquelle elle ajoutera quelques mots. Je crois que tout le monde devra être content de celle qu'on vous envoie. Il faut actuellement la faire valoir le mieux possible par l'obligeante ci-devant reine[19], et tâcher d'obtenir, avant tout, le rendez-vous auquel notre amie mettrait le plus grand prix, et qui pourrait en effet contribuer à changer son sort. Pendant qu'on sollicitera, Auguste obtiendra peut-être quelque prolongation de délai dans une ville à quarante lieues pour attendre le dernier avis de la censure; et vous ferez toutes vos gentillesses à Esménard[20], pour qu'elle soit la plus prompte et la plus raisonnable possible, si elle peut l'être. Voilà comme je conçois cette campagne d'amitié, dans laquelle, samedi prochain, sans faute, j'irai vous servir d'aide de camp.

«Je renvoie à nos conversations tout ce qu'il y a d'observations à faire sur les détails curieux de votre lettre, dans laquelle vous avez été une parfaite amie et correspondante. Je ne vous répète pas ce que je vous disais ce matin, de toute votre perfection de soins, de dévouement, et je reconnais là votre coeur, tout ce que je sais de vous, tout ce qui vous rend digne des nobles et pures affections auxquelles vous êtes appelée.»

Mme de Staël ajoute:

«Il n'est point d'expression pour vous peindre ce que me fait éprouver votre sensibilité pour moi. C'est un affreux malheur de vous quitter.»

M. de Montmorency était donc encore auprès de Mme de Staël, lorsqu'elle apprit le nouvel acte de rigueur qui la frappait: ce fut lui qui en porta la nouvelle à Mme Récamier. Il lui écrit en arrivant à Paris:

«Paris, 8 heures.

«J'arrive sur les sept heures, aimable amie, je vous envoie tout de suite le billet dont je suis chargé pour vous. J'ai des choses bien tristes à vous raconter sur notre pauvre amie que j'ai quittée cette nuit sur les une heure. Mais enfin puisqu'il faut être séparée d'elle, c'est une consolation d'en parler avec vous. Voulez-vous faire fermer votre porte à dix heures? Je fais dire à M. de Constant. à qui j'envoie une lettre, de passer chez vous à cette heure-là.

«Vous aurez peut-être des nouvelles de Fontainebleau. Adieu.»

Le billet dont M. de Montmorency était porteur pour Mme Récamier était une longue lettre où Mme de Staël exprimait avec toute l'énergie de sa noble nature, l'indignation et la douleur que lui faisaient éprouver les persécutions dont elle était l'objet.

«Chère amie, lui dit-elle, je suis tombée dans un état de tristesse affreuse. Le départ s'est emparé de mon âme, et pour la première fois j'ai senti toute la douleur de ce que je croyais facile. Je complais aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; voilà six ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? ce sont les deux premiers volumes déjà censurés qui ont été saisis, et M. Portalis ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi, l'on me renvoie de quarante lieues, parce que j'ai écrit un livre qui a été approuvé par les censeurs de l'empereur. Ce n'est pas tout, je pouvais imprimer mon livre en Allemagne: je viens volontairement le soumettre à la censure; le pis qui pouvait m'arriver, c'était qu'on défendît mon livre. Mais peut-on punir quelqu'un parce qu'il vient volontairement se soumettre à ses juges? Chère amie, Mathieu est là, l'ami de vingt années, l'être le plus parfait que je connaisse, et il faut le quitter. Vous, cher ange, qui m'avez aimée pour mon malheur, qui n'avez eu de moi que l'époque de mon adversité, vous qui rendez la vie si douce, il faut aussi vous quitter. Ah! mon Dieu! je suis l'Oreste de l'exil et la fatalité me poursuit. Enfin il faut que la volonté de Dieu soit faite, j'espère qu'il me soutiendra. Pour la dernière fois j'entends cette musique de Pertozza qui me rappelle votre douce figure, votre charme qui ne tient pas même à votre beauté, et tant de joies pures et sereines cet été. Enfin, je vous serrerai une fois encore contre mon coeur, et puis l'avenir inconnu commencera. Pardon, chère amie, de vous écrire une lettre si abattue: je reprendrai du courage; mais mourir ainsi à tous ses souvenirs, à tous ses sentiments, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour de moi que je ne sais plus ce que j'écris. Si je passe, comme je le crois, l'hiver en Suisse, chère amie… je n'ose achever. Je serais tentée de vous dire comme M. Dubreuil à Pechméja: Mon ami, il ne doit y avoir que toi ici