«J'oubliais la politique. Point de pape encore; nous l'attendons d'heure en heure; cependant j'en viendrai à bout. Il semble que tout le monde veut être en paix avec moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il m'arrive, qu'il réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela, il descend chez moi, résolu à voter pour le pape le plus modéré. Allons! comme il plaira à Dieu qui fait tous les miracles!
«Vous aurez lu mon second discours. Remerciez pour moi Kératry qui a parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la liberté chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? suis-je assez loué en plein conclave? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie et d'adulation. Que vont dire les congréganistes et leur gazette?
«Vous voyez que je vous priais de remercier Kératry. La querelle de Bertin m'avait fait peine; De Vaux est bien chatouilleux. J'ai supporté deux ans la responsabilité des articles de Salvandy, de peur, en les démentant, de nuire à la prospérité des Débats.
«Il est certain que je ne songe point au ministère; c'est ce qui me rend si tranquille et si indifférent sur tout ce qui se passe. Je prendrai les chances comme elles viendront. Je n'ai qu'une idée: celle de vous retrouver; peu importe le reste.»
LE MÊME.
«Rome, 24 mars 1829.
«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de vous retrouver enfin. Au surplus, quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une idée fixe, et qui croient que le monde n'est occupé que de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du moment, les discussions des chambres, les ambitions émues, ont bien autre chose à faire. Quand le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis, tout préoccupé de la guerre d'Espagne, je disais, en ouvrant ses dépêches: Eh bon Dieu! il s'agit bien de cela! Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion.
«Il est vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées aux idées politiques, comme elles le sont aujourd'hui dans toute l'Europe. La querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme aujourd'hui, troubler ou calmer les États.
«Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante. Il dit qu'il se meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des Inscriptions, et me demande d'écrire pour lui; je vais le faire. Ma fouille continue à me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance; il sera noble et élégant. Vous ne sauriez croire combien le tableau des Bergers d'Arcadie était fait pour un bas-relief, et convient à la sculpture. Mais ce n'est pas tout cela: il faut vous voir, il faut que nous nous retrouvions, et que vous perdiez à jamais toutes vos tristesses! À bientôt!»
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.