«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir… Tout est fini: la victoire populaire est complète; le roi cède sur tous les points: mais j'ai peur qu'on n'aille maintenant bien au delà des concessions de la couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît; nous en causerons quand vous serez arrivée. Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»

Averti de l'arrivée de Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois et des fatigues inouïes de son voyage, M. de Chateaubriand lui écrivait:

LE MÊME.

«31 juillet 1830.

«Je venais d'écrire à votre nièce que vous arriveriez au moment le plus inattendu: vous voyez comme je vous connais. J'ai été traîné hier en triomphe par les rues; je n'ose plus sortir aujourd'hui. Venez donc quand vous aurez dormi. Malheureusement on ne peut aller qu'à pied. J'ai les choses les plus importantes à vous dire. J'espère que je vais jouer un rôle digne de vous et de moi, mais qui me fera peut-être massacrer. Vous sentez ce que j'ai à souffrir des terreurs de Mme de Chateaubriand. Dormez, et ne venez que quand vous serez bien reposée.»

Nous n'avons nullement la prétention de faire le récit de la révolution de Juillet. En recueillant ces souvenirs, nous ne nous sommes jamais occupé des événements politiques que dans la mesure de l'influence qu'ils ont exercée sur la vie de Mme Récamier et sur celle de ses amis.

Dominée par ses affections et méprisant l'intrigue, dépourvue d'ambition, mais animée du plus sincère amour de son pays, Mme Récamier avait un vif sentiment de la liberté. Son caractère, dont la douceur et la bonté formaient la base, ne savait pactiser avec aucune injustice. On l'a vue repousser les faveurs qui lui furent offertes par le premier empire, et bannie par ce régime dont la persécution s'étendait à tous ses amis. Le gouvernement avec lequel elle se sentit le plus en sympathie, parce qu'il garantissait à la fois la liberté du peuple, la dignité du pouvoir et l'ordre de la société, fut celui de la Restauration; cette époque fut celle où Mme Récamier vit arriver d'intimes amis au pouvoir. Éprouvée par des revers de fortune auxquels son opposition au régime impérial n'avait pas été tout à fait étrangère, elle ne profita jamais, ni pour elle-même, ni pour les siens, du crédit de ces mêmes amis, ni du souvenir de l'exil qu'elle avait subi.

On ne saurait porter plus haut qu'elle ne le fit l'indépendance et la fierté; la liberté dont elle fut toujours jalouse, celle dont elle fit constamment usage, c'était le droit de rester fidèle à tous les vaincus, de reconnaître et de respecter la sincérité et la bonne foi dans les opinions les plus opposées à la sienne. Avec des principes arrêtés, elle sut être indulgente pour les personnes.

La chute de la branche aînée des Bourbons condamnait à la vie privée M. de Chateaubriand et la plupart des amis de Mme Récamier; elle renversait l'édifice auquel ils avaient coopéré avec patriotisme et dévouement: on ne serait donc pas sincère, si l'on ne disait que la révolution de Juillet parut, à Mme Récamier et à ceux qui formaient le cercle d'élite qu'on désignait par le nom l'Abbaye-au-Bois, un événement douloureux et fatal: mais on espérait encore qu'il en sortirait du bonheur et du repos pour la France.

Le bon Ballanche, si ardent dans ses rêves de perfectionnement moral, si sincère dans sa passion de voir s'opérer l'alliance de l'ancien régime et du monde nouveau, ne pouvait sans chagrin en perdre l'espérance, après y avoir travaillé dans ses divers écrits politiques.