«Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand aqueduc, ouvrage de Louis XIV; on le croirait un travail des Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont nouvellement établi qui tient de l'architecture du Rialto. Ainsi l'ancienne Rome, le cinque cento de l'Italie se trouvent associés au XVIe siècle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de Médicis, de la duchesse d'Étampes et de François Ier s'élèvent à travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon; tout cela dominé et complété par la catastrophe récente de Charles X.

«Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de Louis XII. Marot, dans son Cimetière, prétend que Cottereau avait été trop honnête homme pour un financier. Une des filles de Cottereau porta la terre de Maintenon dans la maison d'Angennes. En 1675, cette terre fut achetée par Françoise d'Aubigné, qui devint Mme de Maintenon. Maintenon est tombé, en 1698, dans la famille de Noailles, par le mariage d'une nièce de la femme de Louis XIV avec Adrien Maurice, duc de Noailles.

«Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs au-dessus de l'Eure. Dans les airs est le mot: car les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de hauteur, et elles devaient être surmontées de deux autres rangs d'arcades.

«Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de Maintenon; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura une idée de l'aqueduc de Maintenon; mais encore faudra-t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée au chemin des eaux.

«Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de rochers; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.

«À l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé: l'eau transportée à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perpétuelles; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour les travaux à Maintenon en 1686 ait vu périr un grand nombre de soldats; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de patience: le plus grand monument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France.

«Quoi qu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance de ce peuple, et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions, leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice aussi utile qu'admirable; quant aux soldats, ils seraient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour la patrie.

C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenais tout à l'heure, que Racine, après le triomphe de la Phèdre de Pradon, soupira ses derniers cantiques.

«Pour trouver un bien facile
Qui nous vient d'être arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas! nous avons marché!
Dans une route insensée,
Notre âme en vain s'est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l'oeil à la lumière
Qui nous montrait la carrière
De la bienheureuse paix!

«Mme de Maintenon, parvenue au faîte des grandeurs, écrivait à son frère: «Je n'en puis plus, je voudrais être morte.» Elle écrivait à Mme de La Maisonfort: «Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse… j'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs… et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux.» Mme de Maintenon s'écriait: «Quel supplice d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amusable!» On a fait un crime à la fille d'un simple gentilhomme, à la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV, qui l'avait élevée jusqu'à son lit; moi, j'y trouve l'accent d'une nature supérieure, au-dessus de la haute fortune à laquelle elle était parvenue. J'aurais seulement préféré que Mme de Maintenon n'eût pas quitté Louis XIV mourant, surtout après avoir entendu ces tendres et graves paroles: «Je ne regrette que vous; je ne vous ai pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose qui me fâche, c'est de vous quitter[101].»