M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, était depuis longues années en relation avec M. Récamier; il habitait Rome à peu près toute l'année. Sa fille, Mme Salvage de Faverolles, vivait chez lui; séparée de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. M. Dumorey passait pour un royaliste exalté, et sa fille semblait avoir les mêmes opinions. C'était une grande femme dont la taille était belle, mais sans grâce, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilités de Mme Salvage, disait: «Il faut beaucoup la ménager: car si on la fâchait, elle vous passerait son nez au travers du corps.» Mme Salvage avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans agrément. Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande faculté de dévouement et la passion des célébrités. Elle se prit pour Mme Récamier d'un engouement très-vif qui devint de l'amitié. Pour peu que celle-ci se fût laissé faire, elle aurait disposé souverainement de Mme Salvage, qui, dépourvue de tout autre lien que celui de sa piété filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Récamier elle-même, tout en rendant justice à ses qualités, n'éprouvait point d'attrait pour elle.
Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le même entraînement, avec la même passion, à la duchesse de Saint-Leu que Mme Récamier lui avait fait connaître. La reine Hortense accepta son dévouement qui ne se démentit point jusqu'à sa mort. Mme Salvage l'accompagna dans les voyages que la reine fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur testamentaire.
À l'époque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas deviné que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient très-prononcées, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis Napoléon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.
Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au sein même du conseil des ministres, était loin de se pacifier.
La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villèle, président du conseil, et le ministre des affaires étrangères, se marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la réduction des rentes, projet favori de M. de Villèle, qui préoccupait et passionnait les esprits, devait être l'occasion de la rupture définitive et éclatante. Le public considérait M. de Chateaubriand et ses amis comme les adversaires du projet, et M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier, à la date du 24 avril, au moment où la loi allait être discutée à la chambre des pairs:
«Nous sommes en ce moment tout occupés des rentes, et presque uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable au projet qu'un de ses collègues; au moins si l'on en juge par ses amis à lui.—Moi, je crois juger assez impartialement: je suis frappé de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en avant et je crois en tout que je parlerai très-peu.»
La loi fut rejetée, sans que M. de Chateaubriand se fût levé pour la défendre; dès lors, on résolut de se délivrer d'un collègue incommode. On sait quelle fut la brutalité de ce renvoi. M. de Chateaubriand arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, lorsqu'on lui remit un billet de M. de Villèle conçu en ces termes:
«Monsieur le vicomte,
«J'obéis aux ordres du roi, en transmettant de suite à Votre
Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.»
Suivait l'ordonnance.