«Paris, 19 juillet 1824.
«Je suis indigne de vos éloges sur ma correspondance; elle est sèche, elle est réservée, elle ne saurait vous instruire.
«René[29] s'est fait un mal affreux, peut-être irréparable, par l'éclat inouï qu'il a mis dans l'expression de sa vengeance. Sans doute, il ne s'est pas fait de mal à lui seul, et plus d'une personne est blessée; je ne suis pourtant pas de ceux qui croient que ces blessures soient mortelles. Il faut s'attendre à des mesures nouvelles aussitôt après la clôture des chambres. Elle aura lieu dans les premiers jours d'août; les députés finiront cette semaine.
«Dans le public, on parle beaucoup du retour de celui[30] qui s'est trop précipité il y a dix-huit mois. Sa position est belle, sa considération immense et plane sur toutes les autres. Sous ce rapport, il a beaucoup grandi. On a rapproché sa conduite de la violence et des procédés de l'autre. Il est calme, il attend, il ne sera pas pressé; il n'a pas d'ennemis, il a beaucoup d'admirateurs. Personne au monde n'a plus de loyauté dans la conduite et plus de dévouement à la chose publique, sans intérêt personnel. Ce que je dis là n'est que le rabâchage de ce qu'on entend dans toutes les conversations.
«Comme M. de Talaru revient de Madrid par congé, on parle de lui pour la place vacante; je n'en suis pas persuadé. Ce qui me paraît le plus probable, c'est que d'ici à un mois, avant la Saint-Louis, le président fera quelques changements assez considérables dans la haute administration, pour reconquérir ce qu'il a perdu dans l'opinion publique. La majorité de la chambre des députés lui est encore dévouée, il a le coeur du roi et de Monsieur; avec d'aussi grands avantages, on n'est pas mal dans ses affaires.
«Mme de Luynes est arrivée hier au soir de Dampierre, pour voir sa petite-belle-fille au lit de mort. Elle meurt de la poitrine, grosse de six mois; quelle horreur! Je ne vois que tristesses autour de moi. Je reste ferme dans mon dessein de partir à la fin de septembre; je crois que je m'embarquerai à Marseille, sur un petit bâtiment du roi que me donnera le ministre de la marine.
«Depuis vingt-quatre heures, les journaux semblent tendre à une espèce de conciliation entre M. de Chateaubriand et son ennemi. Cette querelle se terminera-t-elle encore par une ambassade?
«Vous recevrez des lettres plus instructives que les miennes.
«Mille et mille assurances d'un éternel attachement.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.