LE MÊME.
«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 23 septembre 1828.
«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici, j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: l'une, Mme de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, Mme de Duras, est allée mourir à Nice. Comme tout fuit! Sion, où j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte: c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée française.
«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain, je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent. Venez donc vite.»
LE MÊME.
«Milan, ce 29 septembre 1828.
«Me voici à Milan pour la sixième fois dans ma vie: j'y suis arrivé hier au soir. Je vous ai écrit de Brigg le 25. Je ne suis pas plus heureux, ni plus gai, de ce côté-ci des Alpes, que je l'étais de l'autre. J'ai pourtant revu un ciel enchanté à Arona, au bord du Lac Majeur, où j'ai couché samedi; mais j'ai bien peur, à en juger par le premier effet, que la belle Italie ait perdu pour moi tous ses charmes: je n'ai plus besoin que de ce qui tient maintenant toute la place, dans une vie dont le temps a déjà emporté la plus grande partie; vous savez qui tient cette place.
«Nous continuons demain notre voyage. Mme de Chateaubriand est très-bien; j'ai eu quelque retour de mon mal de Paris. C'est à Bologne que j'entrerai dans les États de Sa Sainteté. Je ne puis dire encore quel jour je serai à Rome; je vous écrirai d'Ancône. Je vous en conjure, ne tardez pas à venir; vous ne sauriez croire à quel point je suis isolé et malheureux.
«On est allé voir à la poste; s'il y a un mot de vous, je vous le dirai avant de fermer cette lettre. J'ignore absolument ce qui se passe dans le monde: arrivé à l'auberge, je me couche, et je ne me lève que pour partir. Je ne veux rien voir; je n'ai qu'une pensée, celle de vous revoir bientôt. Vous voyez que j'espère votre voyage.
«Point de lettre. Vous avez peut-être oublié de faire affranchir? Si vous avez écrit, le consul de France ici se chargera de me renvoyer vos lettres à Rome.»