BENJAMIN CONSTANT À Mme RÉCAMIER.

«Le 5 février 1823.

«Pardon, Madame, de vous importuner encore. Heureusement que tout se décidera demain, et que vous n'en entendrez plus parler.

«J'apprends que ce sont les congrégations présidées par M. de Lavau, et surtout M. de Lavau lui-même, qui tiennent à ce que je sois condamné. Il y a eu chez lui une réunion où il a fortement recommandé à de jeunes conseillers, qui n'avaient pas coopéré au premier jugement, d'être à l'audience de demain pour prendre leur revanche. Je sais de vous, Madame, que M. de Chateaubriand n'approuve pas la marche et l'influence de ces congrégations. Si vous aviez donc le temps de lui faire savoir qu'il est probable qu'elles rendront ses bonnes intentions infructueuses, cela me servirait beaucoup. Mais il n'y a plus qu'aujourd'hui, puisque la chose se juge demain à dix heures.

«J'ajouterai qu'il sera bien plus scandaleux de me condamner pour une cause où j'ai été indignement insulté dans la personne de ma femme. J'en montrerai bien l'indignité dans ma plaidoirie, et il me semble qu'une telle condamnation serait une tache pour un ministère qui doit avoir quelque chose de chevaleresque.

«Adieu, Madame, faites pour moi ce que vous pourrez, et agréez mes tendres et respectueux hommages.»

LE MÊME.

«Le 6 février.

«Vous savez déjà, Madame, le résultat de la séance. J'ai le bonheur de rapporter à vous tout ce qu'il y a de bon, j'aime à mettre à vos pieds l'hommage de ma reconnaissance. Vous m'avez forcé à me réduire à ce sentiment; aussi y placé-je tout ce que vous n'avez pas voulu tolérer dans un autre; c'est bien la reconnaissance la plus vive qui ait jamais été, et pour peu qu'elle osât, elle s'appellerait autrement. Je ne bats pourtant encore que d'une aile: j'ai encore une affaire et une prison dont il faut que vous me tiriez. Mais j'y compte tellement que je n'ai plus aucune inquiétude.

«J'irai vous voir demain, si vous le permettez.