— Cela me produit l’effet de gens qui rêvent tout haut et dont la bouche parle sans que l’esprit s’en doute.


La dévotion de la mère Saint-Boniface n’est pas seulement continue, elle est encore lugubre et menaçante. Elle présente la religion comme un brandon enflammé ou une trique toujours prête à s’abattre. Elle prend plaisir à évoquer les rigueurs de la Loi de crainte. Le déluge, les plaies d’Égypte, le feu du ciel et autres épouvantails sont les points d’appui de tous ses sermons. « Dieu a puni autrefois, il punit encore, il punira tant que les hommes pécheront. »

Toute petite, Marie-Rose avait horreur de ces théories dont elle pressentait l’exagération. Elle s’accommodait à merveille des idées religieuses très raisonnables chez la mère Assomption, très élevées chez la mère Saint-Bernard et la mère Marie-Joseph, pleines de justice chez la mère Saint-Paul, confiantes, miséricordieuses chez la mère Sainte-Thérèse, la mère Saint-Vincent, la mère Sainte-Rosalie, bon enfant chez la mère Saint-Jacques, d’une naïveté touchante chez la plupart des sœurs converses, d’une pureté admirable chez toutes ; mais elle demeura l’ennemie irréductible de la dévotion sèche, dure, étroite de la mère Saint-Boniface. Cette divergence de vues occasionna de nombreux conflits entre la maîtresse intransigeante et la petite fille raisonneuse.

— Marie-Rose, vous ne priez jamais.

— Je vous demande pardon, ma mère, je prie. Seulement je prie en secret dans ma chambre, ainsi qu’il est recommandé dans l’Évangile, c’est pour cela que vous ne vous en apercevez pas.

Une autre fois :

— Marie-Rose, vous n’aimez pas le bon Dieu.

— Si, ma mère, je l’aime beaucoup, à ma façon. Je suis fâchée que ce ne soit pas la vôtre, mais je n’y puis rien.

Malheureusement, la mère Saint-Boniface, de par son titre de Surveillante générale, se trouve, en quelque sorte, grande maîtresse de la dévotion ; c’est elle qui gouverne les confréries et ordonne les petites cérémonies extraréglementaires ; elle mesure, pèse, dose la piété sans tenir compte de la nature et des aspirations de chacune. Il lui est avis que toutes les âmes et tous les cerveaux d’enfant doivent être coulés dans le même moule, comme des briques.