Le roman de Marie-Rose. — La petite Gourregeolles eut son roman, elle aussi ; et ce roman, pour simple qu’il fût, la fit néanmoins bien pleurer.
Le héros s’appelle Pierre Le Horn. C’est un ami de ses frères et elle le rencontre chez ses grands-parents, les jours de congé.
Il est blond avec les sourcils et les cils plus foncés que la chevelure. Ses yeux bleus sont habituellement graves ; pour Marie-Rose, ils sont plus sévères ou plus doux que pour le reste du genre humain. Pierre est poli et courtois avec tous, même avec les plus humbles, mais il ne tolère la familiarité de qui que ce soit. A vrai dire, il ne vient à l’idée de personne de se montrer familier avec lui.
Marie-Rose a un peu peur de ce grand camarade si sérieux. La mère Assomption et Pierre sont les deux êtres qui lui imposent le plus, ceux à l’estime de qui elle tient par-dessus tout.
Quand Pierre prend son regard de reproche, parce que Marie-Rose a commis quelque incartade, la pauvre petite a le cœur subitement en détresse. Quand, au contraire, touché de ses efforts pour être sage et réfléchie, il prend son bon regard, son regard d’indulgence, elle est au comble du bonheur.
Pierre est très instruit ; il s’informe avec sollicitude des progrès de Marie-Rose, critique son travail, approuve ou blâme suivant les circonstances, donne des conseils et s’assure que ces conseils sont suivis.
Les jours de grande fête, si Marie-Rose chante au salut, Pierre est dans la « chapelle du monde », attentif et intéressé. Quand c’est Marie-Rose qui quête, Pierre est là encore pour lui offrir une belle pièce blanche… et un peu aussi pour échanger un sourire avec elle.
M. Le Horn est un armateur considérable de la région. Il a fait cadeau à son fils d’une jolie embarcation que l’on a baptisée Marie-Rose. Et comme Pierre dessine à merveille, surtout les marines, il a représenté Marie-Rose sous les aspects multiples que peut prendre un bateau : Marie-Rose filant vent arrière ou grand largue ; Marie-Rose fuyant devant la tourmente ou naviguant au plus près. La jeune pensionnaire a, dans tous ses livres, des portraits de sa filleule, et elle passe de longues minutes à les contempler ; non à cause des légendes qu’elle sait par cœur, mais à cause de l’écriture de Pierre, si ferme, si élégante, si nette, si loyale — la plus belle certainement qui se puisse voir ; du moins la fillette en est persuadée.
Quand Marie-Rose arrive chez ses grands-parents, les jours de congé, elle trouve Pierre qui l’attend tout à l’entrée du vestibule, avec un sourire affectueux et son bon regard. Il la débarrasse des menus paquets dont elle est chargée, range son ombrelle, l’aide à enlever son chapeau, tout en s’informant de sa santé. « Elle va bien, cette petite Gourregeolles ?… pas mal à la tête ?… non, c’est bien vrai ?… Voyons un peu cette mine ?… » Et il l’amène près de la porte vitrée du jardin, au grand jour, pour s’assurer de visu de sa bonne santé.