Ils ont un grand moment à passer ensemble avant le déjeuner. Bon papa est occupé dans son cabinet d’avocat ; bonne maman est à sa toilette. Henri, l’un des frères de Marie-Rose, court les quais, à moins qu’il ne soit en canot sur les bassins ou dans l’avant-port. Paul, l’aîné, celui avec lequel la fillette s’entend le mieux, est bien là, mais il sait que Pierre aime causer en tête à tête avec sa sœur et il se prête volontiers aux circonstances.

— Écoute, Le Horn, dit-il après un bonjour rapidement échangé, quand tu en auras assez, tu nous la repasseras.

L’après-midi des jours où l’on ne sort pas, Marie-Rose, qui déteste faire des visites ou rester au salon à en recevoir, s’installe avec les garçons dans le jardin très soigné, toujours frais, toujours fleuri : eux se berçant dans les fauteuils à bascule, elle, bien droite sur un tabouret, parce qu’elle sait que Pierre est très strict pour la tenue des jeunes filles. Tous trois l’excitent à babiller, à raconter les mille petites incidents de sa vie un peu archaïque de pensionnaire qui les amuse et les intéresse, ses conflits perpétuels avec la mère Saint-Boniface et Alice Gagneur, les reparties de la mère Saint-Jacques, les méfaits de Truchot.

Seul, Henri lui tient tête ; il plaisante et fait des jeux de mots avec le nom des religieuses. Ces propos, sans méchanceté pourtant, scandalisent Marie-Rose qui a le culte de son couvent.

Alors, Pierre intervient d’autorité.

— Mais va donc naviguer un peu, toi : on t’a assez vu. Dieu merci ! on te possède à cœur d’année, tandis qu’on a la petite seulement une fois par mois… Vous disiez donc, Marie-Rose, que la mère du Sacré-Cœur…

La fillette reprend son récit, infiniment touchée que son grand ami se complaise à l’écouter.

Si Pierre dit que Marthe Friardel est « une bonne, une très bonne petite fille », Marthe monte de cent coudées dans l’esprit de Marie-Rose. Et s’il déclare que Gagneur est « une chipie », Marie-Rose se trouve plus vengée que si les pires mésaventures fondaient sur son irréconciliable ennemie.

Quand Marie-Rose parle, avec la chaleur émue qui lui est coutumière, d’Hélène, de Charlotte, de la mère Assomption, Pierre dit en souriant :

— Vous aimez beaucoup ceux que vous aimez.