Le reste se perd dans un bafouillage indistinct. On dirait que les petites locataires des lits blancs retournent au sommeil.
La religieuse accentue :
— … Afin qu’aucune créature ne puisse le posséder…
Et des voix, de plus en plus nombreuses, de plus en plus éveillées achèvent la prière.
Seule, Lucie Bradier n’a pas encore bougé de son lit. C’est son habitude d’être en retard ; mais vraiment, ce matin, il y a de l’excès.
Mère Saint-Boniface pénètre dans son « coin » :
— Jésus !
La règle veut, en effet, que les enfants soient éveillés au nom de Jésus. On en trouve la déclaration formelle dans saint Pierre Fourrier, fondateur de l’Ordre, et dans la vénérable mère Marie-Alix, première supérieure. Toutes les pensionnaires le savent, et Lucie Bradier mieux que personne. Il y a de la paresse dans son cas, mais il y a aussi beaucoup de taquinerie.
Ce matin donc, dans le dortoir de l’Ange Gardien, on s’amuse prodigieusement d’entendre la maîtresse répéter Jésus sur les tons les plus divers : impatientés, suppliants, désespérés, puis comminatoires, et renfermant la menace de châtiments exemplaires.