Le dortoir est doucement éclairé par une lampe à huile. Les rideaux blancs sont clos ; tout est paisible et frais.
Sans qu’il soit besoin d’avertissements, rien que par l’influence du calme qui les entoure, les fillettes se recueillent, leur ton s’apaise, leurs gestes deviennent plus mesurés.
On se déshabille sans bruit avec cette chasteté qui s’ignore, tant elle est naturelle et coutumière ; et, un peu lasse, de quinze heures de travail, d’exercices et de jeu, on se met au lit.
Il est loin d’être douillet, le lit des petites pensionnaires : un sommier fort peu élastique, un matelas très plat, un traversin très dur, des draps de toile rêche et la fameuse courtepointe à bonshommes ; par terre, un gros paillasson qui pique les pieds quand il est trop neuf : c’est tout.
Encore, ce régime spartiate, certaines religieuses ont-elles le front de le trouver trop doux.
— Ah ! mes enfants !… on s’amollit de plus en plus. Vos mères ont été élevées autrement que cela.
Pendant la récréation du soir, la mère Préfète a entendu le rapport des maîtresses et des surveillantes du pensionnat. Elle sait que Georgette Mauriat n’a pas mangé au souper, que Françoise Louvière s’est plainte de mal à la tête, que Geneviève de Rocquemont et Madeleine Chantrier ont eu ensemble une explication un peu vive, que Suzanne Barouy s’est montrée indocile à l’étude, que Marie-Rose Courregeolles a dissipé tout le réfectoire ; et, avant de prendre du repos, elle tient à s’assurer par elle-même de la santé et de l’humeur de ses enfants.
Elle va au « coin » de celles qui lui ont été signalées ou qu’elle a pu remarquer elle-même. De sa voix toujours grave, mais où se devine une affection profonde, une indulgence sans bornes, elle encourage, apaise, console… ou gronde. Mais sa gronderie même est bonne, et les petites méchantes la préfèrent de beaucoup au silence.
Demain, peut-être, la sévérité aura pris du « revif », suivant l’expression des pensionnaires dont beaucoup sont familiarisées avec les termes de la marine ; mais la mère Préfète ne veut pas que ses filles s’endorment sur une pensée d’amertume, de révolte ou de chagrin.