L’éclairage. — Le couvent, si plein de lumière pendant la journée, est plongé, dès que vient la nuit, du moins quant au dehors, dans une obscurité presque complète. On parle bien d’installer le gaz, mais ce serait une grosse dépense et l’on en trouve toujours de plus urgentes à faire. Marie-Rose avait douze ans quand se produisit ce grand événement. Dans sa petite enfance, on se contentait pour les jardins, de lampes enfermées dans des cages de verre et placées de loin en loin. Cet éclairage était très insuffisant et l’on y suppléait par des lanternes que les religieuses transportaient dans leurs allées et venues. Rien de curieux comme ces petites lumières discrètes qui, le soir venu, circulaient de tous côtés sans que l’on en pût reconnaître la propriétaire. C’était un sujet d’étonnement amusé pour toutes les nouvelles. Dans les passages, les corridors, les escaliers, il y avait des quinquets, système Argand, qui dataient d’un siècle. En classe, on était plus moderne et l’on se servait de grosses lampes de bord, en cuivre poli qui fournissaient un éclairage puissant.
Mais les lanternes en corne et fer ajouré, les quinquets et les lampes à schiste n’étaient rien comme antiquité auprès des « Jacquots ».
Le jacquot consiste en un bâton long une fois et demie comme un manche à balai et qui repose sur un pied en forme de croix grecque. A mi-hauteur règne une planchette circulaire qui supporte les mouchettes, l’éteignoir et un rat de cave. Au-dessus s’étend un bras au bout duquel est fichée une chandelle de suif. Ce bras est mobile ; il vire autour du bâton, se hausse et se baisse à volonté se soutenant par son propre poids.
Le jacquot n’est pas d’un usage courant. On s’en sert dans certaines circonstances déterminées, notamment quand un verre de lampe casse et qu’il n’y en a pas de rechange.
Ce genre d’éclairage encombrant et incommode ferait maugréer les gens raisonnables ; mais les pensionnaires s’en montrent ravies. Toutes veulent pour elles le pauvre jacquot qui n’a pas une minute de répit. L’une tourne à droite le bras éclairant, l’autre le retourne à gauche ; celle-ci le grimpe tout en haut, celle-là le ramène en bas. Dans ce remue-ménage, il arrive parfois que l’instrument, malgré son pied en croix grecque, choit de toute sa hauteur. A quatre jacquots par étude, cela fait bien de la dissipation. Mais la grande affaire est le mouchage. Quelques pensionnaires ont monopolisé cette importante fonction. Marie-Rose est du nombre, et elle accomplit sa charge avec un zèle excessif. La mèche n’a pas le temps de se reformer qu’elle la supprime au risque de supprimer en même temps la lumière. Parfois même elle se sert de l’éteignoir « pour s’assurer qu’il fonctionne » et ce, à la protestation, très amusée au fond, de ses proches voisines. Aux remontrances de la maîtresse, elle répond avec un aplomb tranquille et plein de politesse que « l’éteignoir est là sans doute pour servir à quelque chose ».
— Oui, certes, pour éteindre les chandelles quand on n’en a plus besoin.
— Et les rats de cave, alors, à quoi les emploiera-t-on, si l’on ne rallume pas les chandelles éteintes ?
Il serait élémentaire de supprimer le matériel des jacquots, si ce n’est les jacquots eux-mêmes ; mais au couvent les choses demeurent ; il faut des circonstances exceptionnelles pour que l’on consente à la plus petite modification. Et puis les jacquots sévissent rarement et tard dans la journée, alors que les jeunes esprits sont, depuis des heures, tendus par le travail et la discipline ; on ne s’indigne pas trop d’un peu de dissipation sans malice et sans résultat fâcheux. Peut-être aussi, les maîtresses s’amusent-elles au fond, de ce que la bonne sœur Sainte-Claire appelle le « trafic des jacquots ». Quelques-unes sont jeunes et il ne faut pas grand’chose pour égayer les âmes simples.
Les bêtes. — Les bêtes furent toujours traitées au couvent avec honneur et sympathie.