Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprès de César et d'Aimée pour les soutenir et les encourager.

Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, réfléchissait à la conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer était le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré ces saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient à régler avec la justice. Mais où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien. Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne pouvait rien faire. On n'arrête pas les gens sur de simples soupçons.

Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; il connaissait parfaitement la vérité que cherchait le bon gendarme; mais son intérêt n'était point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement des enfants, et là, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans chaque main, il attendit que l'occasion se montrât propice. Elle ne tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au même instant Sabin enleva Balthasar qui, s'enlaçant après lui, se mit à lui lécher la figure et les mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis qu'il était devenu le pensionnaire de Lucifer, dévorait le sucre que Sabin avait entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, pour qui la partie était gagnée, et aussitôt un haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre Jean, leur père adoptif.

«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, au poste les voleurs!... etc., etc....

—Je n'en demande pas tant, dit le généreux et prudent Lucifer, qu'ils s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.»

On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-même, le brave Jean dont la probité n'avait auparavant jamais reçu d'atteinte, dut chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui arrivaient de toute part.

«J'espère, dit-il en sortant, que la justice prendra bientôt sa revanche et que votre triomphe ne sera pas de longue durée.»

La représentation continua. La faim faisait faire à Balthasar des choses qui devaient singulièrement répugner à sa conscience de chien honnête.

«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore convaincu, moi, car ce chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir où est le bon droit dans tout ça.»

Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des amis dans la défaite, avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient, pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneçay, où devait se trouver M. Lebègue.