Ils prirent donc par la pépinière, s'arrêtant pour prodiguer aux gazouillements vulgaires du pierrot et aux vocalises brillantes et hardies du rossignol les mêmes applaudissements. Ils n'avaient pas assez d'expérience pour juger et comparer, et trouvaient les chants de l'un et de l'autre également admirables. En fait de jouissances, comme vous pouvez croire, ils n'avaient point été gâtés; c'est pourquoi tout leur semblait bon: ils n'étaient pas difficiles. N'importe, ils étaient heureux et c'était le principal, n'est-ce pas?

Après s'être suffisamment promenés, à leur idée, ils sortirent du Luxembourg par la grille de l'Odéon, et de là se dirigèrent tout droit vers la rue Saint-André-des-Arts. C'était un chemin qu'ils connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus d'une fois depuis le commencement de l'hiver. Ils pensaient rencontrer, dans cette rue, un brave et digne homme qui, par pitié, voulait bien leur porter quelque intérêt. «Comme nous serions heureux si, à la place de Joseph, c'était lui qui fût notre tuteur!» se disaient-ils souvent en admirant sa bonne et honnête figure encadrée de cheveux gris que recouvrait invariablement un bonnet de laine noir.

D'après cela, vous comprenez que ce n'était pas non plus un puissant personnage. Non, bien sûr. On l'appelait le père Antoine, et, tant que durait l'hiver, il faisait rôtir et vendait des marrons à la porte du marchand de vin dont la boutique fait le coin de la rue Saint-André des-Arts et de la rue Gît-le-Coeur. César et Aimée avaient fait sa connaissance un jour de détresse, un soir qu'ils avaient perdu leur chemin et erraient par là comme de pauvres âmes en peine, aveuglés par la neige et le grésil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le visage comme eussent fait des aiguilles. Le père Antoine, dont l'âme était bonne et accessible à la pitié parce que lui-même, dans sa jeunesse, avait connu la misère, les fit entrer dans son échoppe et se mit en devoir de les réchauffer et les consoler, leur promettant de les remettre bientôt dans leur chemin et même de les reconduire, s'ils craignaient encore de se perdre. Mais, tout en approchant leurs petites mains du fourneau, le bonhomme découvrit qu'ils étaient dans un grand état de faiblesse et qu'ils avaient encore plus besoin de nourriture que de bonnes paroles. Pauvre lui-même, il fit ce qu'il put et les réconforta de son mieux avec le reste de son déjeuner. Puis, en les quittant, il leur fit promettre, si un tel accident se renouvelait, de venir le trouver tout droit et sans hésitation. Je ne vous surprendrai sans doute pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant qu'ils auraient pu se rendre souvent à l'invitation du père Antoine. Joseph oubliait deux ou trois fois par semaine, au moins, de leur donner à dîner ou à déjeuner. D'un autre côté, il les avait tant et tant menacés de les faire mettre en prison s'ils touchaient à l'argent de leur recette, qu'ils n'osaient en distraire un sou pour acheter du pain. Cependant, guidés par un sentiment de délicatesse instinctive, ils mettaient beaucoup de discrétion dans leur conduite et ne venaient trouver le brave homme qu'à la dernière extrémité.

Ils se dirigèrent donc vers la rue Saint-André-des-Arts, comme je vous ai dit; mais hélas! un immense désappointement les y attendait: le père Antoine n'était plus dans son échoppe. Ce qu'ils ressentirent en présence de ce nouveau malheur est impossible à exprimer. Ils n'en pouvaient croire ce qu'ils voyaient, et restaient là sans bouger, tout droits sur leurs jambes et les yeux fixés sur cette pauvre petite place où se tenait jadis leur Providence. Les pauvres innocents! ils ne savaient point que, contrairement aux hirondelles, les marchands de marrons émigrent dès les premiers beaux jours. Eux qui vivaient dans la rue, et devaient, malgré leur jeune âge, y faire tant d'observations, ils n'avaient point remarqué cela.

Le premier moment de stupeur passé, ils fondirent en larmes. C'était navrant de les voir comme cela, rangés côte à côte sur le trottoir qu'ils encombraient!

Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement sur l'un et sur l'autre des yeux si profondément attristés, qu'on eût dit qu'il pleurait lui-même. Mais personne ne faisait attention à tant de désespoir; c'était dimanche, comme vous savez; les bonnes gens pressés de se rendre à la promenade ou de jouir de leur liberté, allaient et venaient sans s'occuper les uns des autres. César et Aimée étaient là se désespérant depuis un grand quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien connue vint frapper leur oreille; ils s'avancèrent et virent alors chez le marchand de vin le père Antoine endimanché qui, un énorme morceau de pain à la main, déjeunait de bon appétit, debout près du comptoir, en causant avec la marchande. Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant à eux, un peu calmés à la vue inespérée du brave homme, mais tout intimidés par les beaux habits dont il était revêtu, ils n'osaient lever les yeux sur lui et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine avait fait cette superbe toilette parce qu'il se disposait à partir; comme il était fier, il ne voulait pas en voyage être pris pour un paresseux, un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait pas économiser quelque argent pour se vêtir honorablement. Mais mes amis, qui ignoraient tout cela, ne parvenaient point à s'expliquer cette belle veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques souliers auxquels le cordonnier avait prodigué les clous, et cet ample chapeau de feutre au lieu du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas longtemps ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans doute ce qui se passait dans l'esprit de ses jeunes maîtres, se mit à japper bruyamment et, tout de suite, le père Antoine se retourna pour voir ce que c'était.

«A la bonne heure! s'écria-t-il en apercevant les deux enfants. Je me disais bien que je ne pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans avoir, auparavant, embrassé ces deux petites créatures-là!»

Il les fit entrer et partagea bravement son pain avec eux.

«Bon! fit-il, en répondant aux regards surpris de la marchande, j'en avais quatre fois trop.... N'est-il pas honteux qu'un seul homme engloutisse à son repas ce qui peut suffire à trois personnes?»