Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre César qui, appuyé par Aimée et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine résistance. Mais il n'est pas difficile à un homme de venir à bout de deux enfants de cet âge. Bientôt Joseph put s'emparer de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit laissant César et Aimée étendus deci delà comme des choses inertes sur le plancher de la chambre. Certes ils étaient durs à la souffrance, leur tuteur les y avait habitués, mais jamais encore il ne les avait traités de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient pas.
Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, comme le jour commençait à poindre, ils reprirent un peu courage et se traînèrent sur leurs petits lits où un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas à s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'après une telle scène ils ne furent pas bercés par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin leurs traits contractés par la terreur se détendirent un peu, et Dieu leur fit la grâce de se reposer jusque longtemps après le lever du soleil.
CHAPITRE III.
Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner sa vie.
Ce jour-ci était un dimanche, le beau dimanche de Pâques, si j'ai bonne mémoire; c'était fête partout, excepté dans le coeur de mes amis, lesquels, tristement assis sur le carreau de leur chambre, songeaient à leur misérable destinée, lorsque par la fenêtre—un châssis en tabatière—que Joseph avait oublié de fermer le soir précédent, ils remarquèrent que le ciel était pur et virent, pour la première fois cette année-là, des hirondelles aller et venir tout affairées sur les toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on était enfin débarrassé des frimats et que la belle saison était définitivement arrivée. Ce leur fut une douce consolation, et bientôt l'espoir vint sécher leurs larmes et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. Ils se vêtirent, c'est-à-dire qu'ils rajustèrent tant bien que mal leurs habits sur leurs épaules, puis, après s'être consultés, décidèrent qu'ils sortiraient comme les autres jours, bien que Joseph n'eût point préparé leur provision quotidienne de fleurs.
Ils se dirigèrent vers le centre de Paris, cheminant comme ils en avaient l'habitude en se donnant la main. Balthasar les suivit. C'était la première fois que le brave chien les accompagnait, et cela les ravissait de le voir gambader autour d'eux; car dans sa joie, Balthasar oubliant qu'il était vieux, sautait et folâtrait avec la fougue et l'entrain de la jeunesse.
On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, en faisant un détour pour visiter la pépinière, où la végétation, plus hâtive que dans les autres parties du jardin, offrait déjà aux yeux ravis de nos petits promeneurs une assez grande variété de fleurs, que faisait admirablement ressortir la verdure d'avril, si belle à voir en sa fraîcheur et sa jeunesse. César et Aimée, d'ailleurs, se plaisaient au milieu de ces arbustes presque tous indigènes, ou, du moins, qu'une longue acclimatation nous a rendus familiers. Ils en savaient les noms; c'étaient d'anciens amis. Ils aimaient aussi à voir les pêchers, les poiriers, les cerisiers, les amandiers se couvrir de fleurs; puis à considérer comment, en quelques mois, se formaient et mûrissaient les belles grappes de raisin qu'on apercevait au milieu du feuillage épais et dentelé de la vigne.
L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intéressantes, faisait rêver César; il lui semblait toujours qu'il les connaissait de longue date et pour les avoir vues ailleurs qu'à Paris.
Mes amis étaient fort au courant des différentes époques où mûrissaient les fruits de la pépinière, car tous les matins ils venaient les admirer, les convoiter peut-être, et juger des progrès qu'ils faisaient d'un jour à l'autre.
Ils savaient aussi que l'hiver était proche quand les arbres, dépouillés de leur récolte et n'ayant plus rien à abriter, laissaient tristement tomber leurs feuilles. César et Aimée n'aimaient point à voir la terre jonchée de ces débris de feuillages, que, contrairement aux autres enfants, ils ne prenaient aucun plaisir à écraser en les faisant crier sous la semelle de leurs souliers. Mais à l'époque dont je parle, le printemps commençait à peine et les deux enfants ne songeaient point, Dieu merci! aux dures gelées de décembre.