En flânant.—Une nouvelle connaissance.

Encore une fois César et Aimée se retrouvèrent seuls. Il est vrai qu'ils avaient maintenant de quoi vivre, mais ce n'était qu'une chétive consolation. Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient abandonné de bon coeur leur belle petite pièce de cinq francs pour demeurer toujours auprès du jeune M. Richard, qui s'était montré si bon pour eux. Mais, hélas! il est bien rare qu'en ce bas monde on obtienne comme cela, tout de suite et sans effort, les choses qu'on désire le plus. Il n'est donné à personne de régler sa destinée.

Je ne veux point les suivre pas à pas, cela manquerait d'intérêt. Ils allaient, ils allaient!... suivant Balthasar, qui, bien qu'il n'eût que trois pattes à sa disposition, se montrait infatigable. Ils se nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la plupart du temps du pain dont ils partageaient la mie avec les oiseaux.

Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus demeurer à la ferme des Granges, où ils avaient trouvé en Victoire une si excellente amie, ils vécurent comme cela deux jours dans la paix et l'insouciance, abusant un peu, pour jouer et courir, de cette liberté qu'ils goûtaient pour la première fois. Quand Balthasar les voyait occupés à construire des maisons avec les pierres de la route, ou bien à creuser des canaux en travers d'un chemin pour mettre en communication des fossés pleins d'eau, il s'asseyait sur son derrière, et, sérieux comme un quaker, il montrait par sa mine grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde et, comme si de rien n'était, continuaient de perdre agréablement le temps. D'autres fois le brave chien impatienté prenait le parti de s'enfuir pour les arracher à ces occupations oiseuses. Cela réussissait toujours; dès qu'ils apercevaient Balthasar au loin, ils s'empressaient de courir pour le rattraper; le caniche satisfait y mettait de la complaisance et revenait sur ses pas. Et l'on marchait ensuite pendant une heure ou deux sans songer à jouer.

Une après-midi que le temps était à l'orage, ils s'étaient encore arrêtés, et sans souci des heures qui fuyaient, s'attardaient à l'édification d'une jolie maison bourgeoise. Cela marchait tout à fait bien: le rez-de-chaussée était solide et sagement distribué. On avait fait un plancher comme on avait pu, avec quelques tiges de sureau vert et des brindilles de hêtres ramassées au pied d'une pile de fagots. Ce n'était pas, à vrai dire, d'une élégance recherchée; mais on pouvait fort bien s'en contenter, surtout si l'on avait des goûts modestes; quant au deuxième étage, il montait; encore un peu, et mes amis, se faisant charpentiers, allaient poser la toiture, une série de petites lattes qu'ils avaient taillées dans des copeaux, lorsqu'ils s'aperçurent que Balthasar n'était plus là. Ils se trouvaient à quelques centaines de pas d'un village appelé Viry. Alors, et sans se soucier d'achever une oeuvre qui devait cependant leur donner de grandes satisfactions d'amour-propre, ils se mirent, sans perdre une minute, à courir dans la direction du village. Mais comme ils étaient sur le point de s'engager dans la rue principale, ils se rencontrèrent avec une troupe de paysans qui en sortaient, tous armés de fourches, de brocs, de serpes et marchant à la poursuite de quelque chose que mes amis virent passer devant eux, comme un point blanc qui fuyait avec une rapidité vertigineuse. Derrière les hommes, des femmes et des enfants accouraient en poussant des clameurs: «Au chien enragé! au chien enragé! criait-on, fermez vos portes!» César et Aimée, effrayés comme les autres, regardèrent en avant pour comprendre un peu de quoi il s'agissait. Hélas! mes bons petits lecteurs, le point blanc c'était Balthasar!... à ce qu'ils pensèrent du moins, mais il était si loin déjà qu'on pouvait s'y tromper.... A leur tour, ils crièrent: «Si c'est Balthasar, ne lui faites pas de mal; il n'est pas méchant.»

Mais les paysans n'entendaient point et couraient toujours. Enfin tout le monde s'arrêta, et un profond silence régna au milieu de cette foule qui tout à l'heure poussait des cris de forcené. Une lutte s'engagea entre un des hommes et le chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune garçon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme qu'une fourche à dents de fer.

Je vous laisse à penser si l'anxiété était vive parmi les spectateurs, au milieu desquels se trouvait la mère du jeune garçon. Par moment on se flattait que tout était fini; mais tout à coup le chien, qu'on avait cru terrassé, reparaissait bondissant d'un autre côté, et la pauvre mère gémissait à fendre l'âme. Cela dura ainsi deux ou trois minutes qui parurent des siècles.

Enfin le jeune homme, demeuré vainqueur, souleva avec sa fourche le cadavre du chien qu'il montra à la foule. Cette vue opéra un soulagement immense, et tous les coeurs se dilatèrent. Ce fut à qui se précipiterait pour féliciter le jeune héros et s'assurer qu'il n'était pas blessé. Plus le danger avait été grand, plus on se montra joyeux. Les enfants du village couraient, chantaient et dansaient dans la rue. Les grandes personnes, elles-mêmes, parlaient et riaient avec une verve qui ressemblait à de la frénésie.

Après s'être bien assuré que le monstre était mort, on creusa dans un guéret une fosse profonde de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre qu'on recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais alors César et Aimée, à qui l'idée que c'était leur ami qu'on venait d'enterrer là ne laissait aucun repos, se mirent à appeler Balthasar à grands cris. Ce qu'entendant les petits paysans, ils ramassèrent des cailloux sur la route et poursuivirent les deux pauvres enfants fort loin à coups de pierres, et leur auraient fait un mauvais parti, s'il ne s'était rencontré un bois où les malheureux se réfugièrent.