Là ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrèrent tout entiers à la douleur d'avoir perdu Balthasar. C'en était donc fait! Ils ne reverraient plus leur fidèle et dévoué compagnon!... Et ils pleuraient!.. On n'a pas l'idée d'un tel désespoir. Aimée, le visage enfoui dans son tablier et la tête appuyée sur ses genoux, sanglotait à faire pitié. César, en homme qu'il était déjà, pleurait plus silencieusement: mais son chagrin, pour être plus calme, n'en était pas moins profond!...

Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; une voix intérieure, un pressentiment leur disaient que Balthasar était vivant; que ce n'était pas lui que le jeune paysan avait tué. Et d'ailleurs pourquoi ces gens auraient-ils fait mourir Balthasar, qui était si doux et si inoffensif? Un chien enragé!... Si leur ami eût été frappé d'un tel malheur, n'en auraient-ils point remarqué quelques symptômes?... Mais Balthasar se portait bien;... le matin même il avait déjeuné de bon appétit avec eux.... Ce chien qu'on avait enterré et qui ressemblait si fort à Balthasar, ils ne l'avaient point vu de près; pourquoi n'en serait-ce pas un autre?...

Oui, sans doute, ce pouvait être un autre chien; mais pourquoi aussi Balthasar ne se montrait-il pas, s'il était vivant? Pourquoi ne venait-il pas rassurer ses maîtres et leur dire, ne vous désolez plus; me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments n'étaient-ils donc que de faux espoirs destinés à faire paraître la réalité plus amère encore. Une telle incertitude était intolérable.... Mais Balthasar était mort; il n'en fallait plus douter! Et les pauvres enfants se remettaient à pleurer.

Combien de temps demeurèrent-ils en cet état? Nous ne saurions le dire; ni eux non plus, bien certainement. Néanmoins, il est permis de supposer que cela durait depuis plus de deux heures, parce que la clarté du jour était sensiblement diminuée, lorsqu'ils furent, pour ainsi dire, réveillés, rappelés à la vie par un léger bruit, une espèce de froufrou qui se produisit dans le feuillage épais du fourré, à quelques pas d'eux. Ils relevèrent la tête; quelque chose rampait dans l'herbe en se dirigeant de leur côté. Or ce quelque chose, mes petits lecteurs, c'était Balthasar!... Balthasar encore tout tremblant et tout effrayé, mais joyeux cependant. D'un bond, il sauta sur les genoux d'Aimée, qui l'embrassa comme un enfant; puis sur ceux de César, qui l'examina avec attention pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. Balthasar n'avait aucune trace de blessure sur sa petite personne. Définitivement, ce n'était pas lui que le jeune paysan avait transpercé d'une fourche. Tout cela était fort heureux, et on avait lieu de s'en réjouir. Mais pourquoi M. Balthasar avait-il causé tant d'inquiétudes à ses maîtres, en demeurant si longtemps loin d'eux après ce qui s'était passé?... Si Balthasar avait pu répondre, il leur aurait appris qu'on avait fait un véritable massacre de chiens à Viry, et que jusqu'à cette heure il n'aurait pu, sans risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait heureusement trouvée dans la demeure qu'un renard s'était jadis creusée sous une meule de foin.

César et Aimée, absorbés par la joie d'avoir retrouvé leur fidèle serviteur, n'avaient point remarqué que le temps s'était couvert au coucher du soleil, et que la nuit s'avançait sombre et effrayante comme ils ne l'avaient encore jamais vue. Une pluie fine et glacée vint leur rappeler qu'il était temps de chercher un gîte. Un gîte!... Ce mot les jeta dans des appréhensions terribles. Sans être des logiciens d'une force remarquable, ils raisonnaient suffisamment pour comprendre qu'il serait imprudent d'aller avec Balthasar demander un gîte aux habitants de Viry. Après le drame de l'après-midi, ces braves gens ne devaient pas voir d'un bon oeil des chiens étrangers dans leur village.

Après s'être consultés, mes amis se dirigèrent d'un autre côté, et malgré une obscurité, devenue tout à coup épaisse, se mirent à marcher d'un bon pas, espérant atteindre en peu d'instants un hameau, une ferme, une maisonnette, quelque chose enfin où on voulût bien leur permettre de passer la nuit.

La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, serrée, froide, et le vent, qui soufflait avec violence, gémissait tristement dans les arbres et courait dans la plaine en poussant des hurlements de bêtes fauves. C'était lugubre. D'un autre côté, comme mes amis recevaient ce vent et cette pluie en plein visage, leur marche était pénible, ils n'avançaient que difficilement et se fatiguaient beaucoup. Aimée, pour se garantir les mains et la figure, avait relevé sa jupe sur sa tête. Quant à César, habitué depuis longtemps aux intempéries et moins sensible qu'Aimée, il marchait héroïquement sous la pluie, ne la sentant presque pas, tant il avait hâte d'arriver et de procurer un abri à sa soeur.

Mais il est des jours où une fatalité malheureuse semble nous poursuivre, et où l'on dirait, si on n'était chrétien, que la Providence a cessé de veiller sur nous. Ces jours-là, nos efforts demeurent inutiles, nos espoirs les mieux fondés nous trompent, et le but que nous voulons atteindre nous échappe ou recule à mesure que nous avançons, comme ces mirages que voient, dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui traversent le désert. Vous, mes petits lecteurs, vous savez que ce sont là des jours d'épreuve que le bon Dieu nous envoie pour affermir notre courage et fortifier notre âme. Mais César et Aimée n'étaient en réalité ni chrétiens, ni païens, et n'avaient point la douce consolation de se recommander à la bonté divine. Si tout récemment ils avaient appris à réciter quelques prières, ce n'étaient pour eux que des mots sans signification et dont le sens leur échappait.—Les pauvres enfants avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; c'était à croire que le chemin qu'ils avaient pris ne conduisait à aucune habitation. Le découragement allait s'emparer de leur esprit, lorsque tout à coup une lueur, une sorte d'éclair passa à côté d'eux, non loin de la route.

«Chienne de pluie! fit en même temps une voix odieusement éraillée, quoique fort jeune encore; elle est cause que mes allumettes ne veulent pas mordre et que je ne pourrai fumer ce soir. Comme c'est gai de passer une jolie soirée comme celle-ci en tête à tête avec son propre répertoire!... Et pas seulement un billard!... C'est-il sciant!... Vrai, ce pays n'est pas habitable, on s'y croirait dans le grand désert.... Aïe! ratée! encore une!... Elles y passeront toutes!... Décidément, je n'y prolongerai pas mon séjour, et demain, avant le lever de l'aurore, je secoue la poussière de mes sandales et dirige mes pas vers des contrées plus hospitalières!»

Balthasar, comme réveillé en sursaut par ce monologue, ne fit qu'un bond du chemin dans les terres.