—Est-ce bien vrai, ça?
—Mais oui, c'est bien vrai.
—Alors vous voulez travailler?
—Sans doute.
—Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur.... C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître; il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises; on ne touche à rien ici.»
Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments, de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante, l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder.
«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone, là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de coton, à côté on les imprime.»
Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait, ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a rien à faire les flattait bien davantage.
«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici!
—Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle avec de l'essence de rose.»