Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos trois aventuriers, le prince avait dit, toujours sur le même ton: «Qu'on me les amène de suite!» et tout naturellement on s'était empressé d'obéir.
Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait énormément à nos amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité de son oeil vif et clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excité par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son génie, reportaient-ils de préférence sur la princesse leur regard timide et curieux.
M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, étaient entourés de leurs enfants: un grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait Ludovic, une charmante fille de seize ans nommée Luce, une autre de dix, appelée Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez, que cinq ans et demi.
Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au spectacle improvisé que leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur avait procuré, car ils le comblèrent de caresses et de bonbons, et ne dédaignèrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa toison peu soignée. Jamais Balthasar ne s'était trouvé à pareille fête, et il se montrait fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. Cependant il sut y répondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut, la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur habileté.
Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse dans le ménage des trois aventuriers. Sabin était comme fou de joie, et mes amis pensaient que leur fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation de la princesse, se rendirent à l'office où le maître d'hôtel leur donna quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la faim, attendre le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures pour les domestiques.
Après une collation comme ils ne soupçonnaient même pas qu'on en pût faire, ils montèrent, toujours accompagnés de M. Prosper, à leurs chambres respectives, situées sous les combles du château. Là, César et Aimée trouvèrent chacun un costume complet qui leur était donné par la princesse. Tout y était, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils s'empressèrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office où tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors coquettement serrée sur les hanches par une large ceinture de cuir, l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacés, son châle noué en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrière le bavolet duquel ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient en queue de canard. Sabin les examinait de la tête aux pieds, et, les prenant par la main, les faisait tourner à droite, tourner à gauche, et affectait de ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils riaient de bon coeur.
Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donné tant de belles choses, c'était parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un mot en leur faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il était moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours prétendu.
Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagnés des précepteurs et des institutrices, montèrent dans de belles voitures pour se rendre chez un autre prince du voisinage, où l'on devait danser et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des domestiques de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!... C'était jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fêter tranquillement à ses dépens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait dressé un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux étincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le maître-d'hôtel d'un côté, et la femme de charge de l'autre, occupaient les places d'honneur; les autres convives venaient à la suite, chacun selon son âge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux extrémités étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, puis César et Aimée.
Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre l'habit noir, et les dames étaient en robes de soie. Cela présentait vraiment un joli coup d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantité, mais par la variété, et les convives, chose désolante, n'avaient pas plus de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince était célèbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sans éducation, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticité. Il était incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de probité. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et du madère de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent le festin. C'était peu!... mais tant de gens sont encore obligés de se contenter à moins!...
Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses maîtres; les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen!