On disait princesse à la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler Montgeron tout court. «Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui servaient dans un château voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil. «Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous êtes ce soir tout à fait en beauté!»

Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le naturel reparut, les langues s'aiguisèrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner à penser que ce n'était pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic était myope, que Mlle Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le petit Maxime deviendrait épileptique. On sut aussi que M. le marquis de Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les moustaches et les favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le vent un coq de clocher.

Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de Rochemoussue, principauté de fraîche date, achetée à Rome par le père du prince actuel, un financier peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée, puisque son grand-père avait tout bonnement gagné son immense fortune en faisant fabriquer des tissus à Mulhouse.

Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes de leur monde le plus intime étaient désignés par des surnoms: l'un, qui était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, qui avait les jambes trop longues, le lévrier. Mais, plus généralement, le noms étaient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc.

A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait charmant de finir la soirée par un bal et un peu de musique. Prosper jouait délicieusement du violon. Annette chantait agréablement, et Jean touchait passablement du piano. On monta au salon qui servait de salle d'étude aux enfants. M. Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la société par deux ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et chanta avec un brio renversant un morceau du Prophète, que Mlle Luce apprenait depuis quelque temps et dont elle n'était pas encore parvenue à vaincre toutes les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli garçon comme tous les ténors, après s'être un peu fait prier, consentit à chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et difficile: O Richard, ô mon roi!... que M. Ludovic répétait sans trop de succès depuis plus de six mois.... C'était tout bonnement divin!

On s'arracha à ces délices pour se livrer au plaisir de la danse. Les dames, ayant jugé à propos de changer de toilette, avaient emprunté à la garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle de la plus grande fraîcheur et sortant des ateliers d'une faiseuse célèbre. C'était simple, mais de bon goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde!

César et Aimée, relégués dans un coin sur un canapé pendant que Sabin, faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi, tant leurs idées étaient confuses et embrouillées, que dans les maisons où il n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont les maîtres.

Enfin cette société de singes se sépara et mes amis furent reconduits à leurs chambres, de jolies chambres meublées chacune d'un lit de fer, de deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était du luxe, mais hélas! c'était aussi la première fois que les pauvres enfants couchaient dans des chambres différentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille pourvu qu'ils y fussent côte à côte, purent à peine fermer l'oeil sur ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfumés à l'iris. Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tête pleine du bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait. Sabin, plus habitué à supporter les plaisirs du monde, était monté à sa chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler à travers la cloison.

CHAPITRE XIII.