—Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui me ramène; je viens te demander un service?
—Parle?
—Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la misère, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en réponds. Ils étaient exploités par un misérable; ils se sont échappés. Comment? ils te le diront.... Enfin, les voilà.... Si je les abandonne sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un côté, l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas laisser faire ça, ce serait les perdre; prends-les avec toi.... à eux deux ils valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront et tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger.... Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'état ne leur plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils t'appartenaient.
—C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait comme tu désires.
—Merci! mon vieux.
—Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas monde?
—Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine en prenant les deux enfants par la main, voilà votre maître ou plutôt votre père, car c'est un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obéir et bien faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un métier de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... Sur ce, au revoir et bon courage! S'il plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.»
Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main de son ami et partit tout à fait.
Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espèce de hutte en terre dans laquelle était installé son ménage de solitaire. Cela se composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, d'un fourneau portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une demi-douzaine de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche en grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine.